Les Gentils
Chapitre 11
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J’ai supporté les marteaux-piqueurs toute la journée. TOUTE. LA. JOUR. NÉE. Pour tester mes limites, voir si j’en étais capable. Au début, j’en ai chié, mais quand les ouvriers ont repris, c’était bizarre. Mon rythme cardiaque, ma respiration… j’étais comme habitué. Le bruit ne s’imposait plus, il s’invitait. J’ai senti la nuance, j’y ai vu un certain civisme : le monstre étant courtois, j’étais plus enclin à l’accueillir.
Le bon choix.
Alors, les vibrations sont passées de l’intolérable au perturbant, du perturbant à l’intriguant, de l’intriguant au séduisant. Solidaire du béton, j’ai vécu chacun de ses effritements, la confusion de ses gravats séparés sous le joug de l’acier. J’ai ressenti pour eux une profonde empathie, tout en leur ordonnant toujours plus de chaos. Mon orchestre, dont l’opéra destroy a glorifié mon projet jusqu’au soir.
Le bon choix.
Le reste, je ne m’en souviens pas. Dormi huit heures d’affilée, sans cauchemar. Ma première véritable nuit depuis toi. Au réveil, j’étais différent. J’ai marché droit, j’ai pissé dru, et mon café avait la saveur du suprême. Et me voici, en ce jour nouveau, assis dans ma boutique. Il est 11 h 24, Zappa s’éclate sur Apostrophe et Didier entre : « Salut, toi ! » Deux heures que je l’attends. Il ferme la porte, découvre mon arcade éclatée.
— Oh ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
— Escalier.
— Eh bé… t’étais bourré ou quoi ?
Il s’éloigne, sa question n’attendant aucune réponse, se dirige vers son bac. Je me lève, masse mes côtes, contourne ma caisse pour aller le rejoindre :
— Tu le veux toujours, ton magasin jazz ?
— Pourquoi ?
— Je te vends ma boutique.
Il se relève, éberlué :
— T’es sérieux ?
— Ouais.
— Heu… c’est sympa, mais j’ai pas les moyens… j’ai à peine 10 000 de côté…
— Ça me va.
— Il y a un problème ?
— Non, et c’est mûrement réfléchi. Je te filerai mes contacts, ils font aussi du jazz. OK pour 10 000 ? Même 8 000, si tu veux.
Ses yeux pétillent. Didier rajeunit instantanément, au point que j’entrevois le gamin qu’il a été.
— Franck, ça me touche beaucoup, je sais pas quoi dire.
— Alors dis rien. On peut signer avant la fin du mois ?
Plus tard.
Quartier résidentiel à la quiétude pastel. Bry-sur-Marne, la banlieue où il fait bon ne rien faire. Je claque la portière, arpente le trottoir propret. Les villas se succèdent avec leurs haies taillées, leurs senteurs de barbecue, jusqu’au petit portail du numéro 24. Une belle baraque avec jardin, allée de graviers et tonnelle pour accueillir les amis du dimanche. Ça doit lui faire du bien d’habiter ici. Je l’ai aperçue à travers la fenêtre. Je savais qu’elle serait là : à une semaine près, elle était chez ses parents en Isère, comme tous les ans.
J’appuie sur la sonnette et me prépare à la voir apparaître, mais c’est Alexandre qui ouvre la porte, stupéfait. Il m’a reconnu ; il a dû me voir sur des photos. Le sourire forcé, il foule les graviers en ma direction. Svelte, chemise, jean… il me ressemble – sa manière à elle de refaire sa vie sans trop renier la nôtre. Alexandre, découvrant mes pansements :
— Hum… bonjour…
— Salut.
Le portail nous sépare, mais pas autant que son malaise.
— Tu… t’as eu un accident ?
— C’est rien. Désolé de passer à l’improviste, mais je dois la voir.
— Heu… OK…
Il m’ouvre, me suit dans l’allée. C’est la première fois que je vois Alexandre, et pourtant, je le pense en « Alex », comme si on était intimes. Ça me fait chier. J’aimerais le détester, mais je sais que c’est un mec bien. Un photographe, bassiste à ses heures. J’investis sa baraque, il m’y rejoint et ferme derrière nous.
— Tu veux un café ?
— Ouais. Merci.
Il disparaît, je découvre leur salon. Sofa orange. Table ronde. Fauteuil boule blanc. Téléviseur Schneider. Murs avec des clichés de Doisneau, une affiche d’Opening Night et ce poster du Che qu’on a tous eu. C’est donc ici que vit ta mère, désormais.
— Franck ???
Je me tourne, me retrouve face à elle. Chirihane ; aussi magnifique que son prénom. Ses yeux sont cernés et ses cheveux, décoiffés, mais sa présence m’ensorcelle comme au premier jour. Sa peau caramel, son petit nez, ses lèvres fines… sa beauté me gifle. Son regard aussi, accusateur. Ta mère est furieuse de me voir ici, mais je m’y attendais.
— Salut, dis-je enfin.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Fallait que je te parle.
— J’ai pas envie. Va-t’en, s’il te plaît.
Elle a remarqué mes pansements, mais se garde d’y faire allusion. L’essentiel pour elle est de me rejeter pour mieux se protéger.
— Va-t’en, laisse-moi.
— J’en ai pour cinq minutes.
— Écoute… tu ne peux pas débarquer comme ça et…
— Tu veux du sucre ? me demande Alex.
Je fais un non de la tête, récupère la tasse qu’il me tend. Chirihane le fusille du regard, lui reprochant sa gentillesse. Embarrassé, il s’adresse à nous :
— Bon… j’ai des trucs à faire dans le garage…
Il s’éclipse et je goûte mon café, pose la tasse sur une étagère encombrée de petites sculptures. Des merdes en bois avec des perles, qui doivent venir de Katmandou ou de je ne sais où. Ça, c’est à lui, pas à ta mère : le côté « Vive le Népal, tous des frères, etc. », ça n’a jamais été son trip. Chirihane s’appuie contre le mur, croise les bras :
— Pourquoi t’es venu ? J’ai pas besoin de ça et toi non plus.
— Je voulais te prévenir que j’allais dans le Sud.
— Hein ?
— Il est là-bas.
Elle marque un temps, les lèvres entrouvertes, avant de se ressaisir :
— Les flics t’ont appelé ? Ils l’ont… ?
— Non, c’est moi.
— Comment…
— Trop long à expliquer. Je n’ai pas encore son adresse, mais je trouverai.
— Et après ?
Son regard – la douleur du deuil s’assombrit en anxiété, puis en colère, perdition, haine. Toute la palette des sentiments défile dans ses yeux, j’ai même l’impression d’y voir un reste d’amour pour moi. Un battement de cils, et elle enchaîne sèchement :
— Fais pas ça.
— Je vais le faire.
— Tu t’entends parler ? Tu te prends pour Bronson ?
— Il doit payer.
— Ça ne changera rien et tu le sais.
— Au contraire, ça changera beaucoup de choses. Un an qu’il continue sa vie, qu’il profite… c’est insupportable.
— Moi aussi, ça me rend dingue, mais le tuer ne la ramènera pas.
— T’en parles comme si elle n’était plus là. Comment peux-tu…
— Mais elle n’est plus là. Elle est morte, tu comprends ?
— Arrête. Arrête, je t’en supplie.
Je tremble de haine envers cette femme que je ne reconnais plus. Qui te pense au passé pour s’inventer un futur. Je la comprends, évidemment, mais en fait, je ne la comprends pas. Refuse. J’aurai toujours de l’amour pour ta mère, mais je hais ce qu’elle est devenue, sa dureté, son égoïsme. Si, au moins, elle daignait partager un peu mon calvaire, mais non, « Madame a besoin de refaire sa vie ».
— Je… je suis désolée, Franck.
— J’aime pas quand tu dis que… quand tu dis ça.
— Moi non plus… tu sais, ma psy m’aide beaucoup et tu devrais peut-être…
— J’ai pas besoin d’aide. Je veux juste le retrouver.
— Comment tu sais qu’il est dans le Sud ?
— On me l’a dit.
— « On »… c’est en rapport avec tes pansements ?
Je termine mon café, pose la tasse sur l’étagère :
— Je vais y aller.
— Tu pars quand ?
— Cette nuit.
— Mais… et la boutique ?
— Je l’ai vendue. Tout est réglé.
Je l’abandonne dans le salon, regagne l’entrée, retrouve les graviers et leurs Frr ! Frr ! insupportables. Du garage, Alex me salue d’une main levée, à laquelle je réponds par un hochement de tête. Je franchis le portail, sors, me dirige vers la bagnole.
— Franck ! Attends !
Chirihane, évidemment. Elle accourt et me rejoint sur le trottoir.
— Fais pas ça. Ne le fais pas, je t’en supplie.
— Qu’est-ce que ça peut te foutre que je le tue ou pas, puisque « ça ne changera rien » ?
— Pour toi, ça peut tout changer. Si tu le tues…
— Je le tuerai.
— … t’iras en prison. Ou pire. C’est ça que tu veux ?
— Je me fous de la taule, de la guillotine.
— Franck…
Je lui caresse la joue, tendrement, comme avant. Elle me fixe avec intensité, penche la tête et ses larmes humidifient ma paume. Une seconde nous réunit sous ton soleil d’éternité, puis je décolle ma main de sa joue, m’éloigne en direction de la R5. Ma gorge – ce truc persistant. Sensation acide, qui se diffuse dans mon organisme et me nécrose le cœur : le goût de la dernière fois.
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