Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 2 sur 97

Pages du PDF

Les Gentils

Chapitre 2

- 2 -

 

 

L’enseigne, c’était Au Bon Pain, mais pour nous, ça a toujours été la « boulangerie des deux sœurs ». Lorsqu’elle avait ton âge, ta mère l’appelait déjà ainsi, et à l’époque, les deux sœurs étaient déjà moches. Des jumelles aux visages porcins, avec un truc bizarre au niveau des lèvres et une affreuse coupe au bol. La coiffure était de leur responsabilité, mais pas le reste. C’est ainsi, la nature est souvent injuste avec les plus purs, comme si la gentillesse avait un prix à payer. Ouais, les sœurs étaient la bonté incarnée, si bienveillantes envers les gamins. Dans le quartier, il y a toujours eu trois boulangeries, mais c’est ici que tu passais tous les jours, en revenant de l’école.

Ce mardi 28 juin.

Je t’imagine avec ta robe violet prune, te vois pousser la porte, t’entends les saluer de ta voix fluette. Vos « Bonjour ! » se répondent, puis l’une des sœurs te demande si tu vas bien. Tu réponds oui, sans lui renvoyer la question, trop impatiente de passer à l’étape suivante. La baguette t’attend sur le comptoir, tiède et dorée, mais tu ne vois que les bocaux de bonbons. Tes préférés sont les sucettes Pierrot Gourmand ; ce que tu convoites en ce moment même. Les pièces au creux de ta paume, tu trépignes en parcourant les parfums. Caramel ? Fraise ? Le choix est cornélien. Attendries, les sœurs échangent un sourire, l’une regagne l’arrière-salle, et c’est là qu’il entre.

Nerveux.

Suant de vice.

Il avance, le pas lourd. La porte se ferme, fait tinter le carillon, mais tu ne l’entends pas, obnubilée par les sucettes. Il passe dans ton dos, se présente au comptoir.

— Bonjour, monsieur !

— Une baguette, s’il vous plaît.

Sa politesse ; l’intonation n’y est pas. La boulangère se tourne pour saisir le pain, il lorgne la rue – personne – puis la tire par les cheveux, lui colle une lame sous la gorge.

— Le fric ! Vite !

Elle panique, tu sursautes et te voilà hypnotisée par ce couteau. Tu ne comprends pas. Si, un peu. Ça ressemble à ces « films de grands » dont tu entends parler à la récré et que l’on regardera ensemble, un jour. Marathon Man, Le Parrain… j’ai hâte qu’on partage ça et je sais que toi aussi. Pour l’heure, tu es pétrifiée. La boulangère supplie, sa sœur découvre la scène avec terreur. Il hurle, la renvoyant dans l’arrière-salle, appuie davantage la lame.

— Grouille ou je te saigne !

En larmes, elle ouvre le tiroir-caisse et, de ses mains tremblantes, récolte la recette du jour. Toi, tu sens qu’il faut partir. L’instinct. Alors, tu recules lentement, sans le quitter des yeux. Plus tu t’éloignes, plus il a l’envergure d’un géant. Ton petit cœur tambourine sous ta robe, qui n’en finit plus de frémir. Encore deux pas, et tu butes contre la porte. Il n’a rien entendu, trop occupé à remplir ses poches. Une vingtaine de billets, maigre butin qu’il claquera dans l’heure. Tu avales ta salive, te tournes pour ouvrir la porte, mais il s’enfuit et te pousse fort, si fort que ta tête heurte le mur, se fracture…

CRAC !

… et je me réveille en larmes, dans le lit. Me recroqueville de détresse. Mords mon poing jusqu’au sang. Et ce hurlement qui ne vient pas, muselé par l’indicible, hanté par les mots du médecin chef : « hémorragie cérébrale ». Le même cauchemar depuis six mois, et toujours ce vide aliénant. Inspirer, expirer, inspirer, expirer, pleurer dans l’indifférence de la nuit.

OceanofPDF.com