Les Gentils
Chapitre 39
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Je l’ai survolée en avion, entrevue en bagnole, longée en pirogue. Et lorsque j’étais à pied, j’étais trop occupé à fuir pour prendre le temps de la découvrir, ce que je fais aujourd’hui, subjugué par son extraordinaire diversité. Deux heures que je marche, et elle n’en finit pas de se renouveler. Les arbres, d’abord : fins, larges, jeunes, centenaires, tordus, cannelés… des dizaines de milliers d’espèces rivalisant d’insolite. Puis, le reste, féerie de fruits, de plantes, d’inflorescences plus exubérantes les unes que les autres. Depuis qu’on est partis, je n’ai pas vu deux trucs semblables, comme si la jungle s’était donné pour objectif de me séduire en permanence.
Et ça marche.
Mais l’émerveillement a un prix, celui de l’effort.
Étouffé par le climat, mitraillé par les moustiques, je ne marche pas, je piétine sous un soleil de plomb. Trajet harassant, rendu humiliant par l’aisance des Amérindiens. Pour eux, tout ça n’est qu’une promenade, effectuée d’un pas rapide. Trop. Le borgne, dix mètres devant. J’essaie d’accélérer, mais les fourrés, les branches, tout ici m’empêche de le rattraper. Si l’écart se réduit parfois, c’est uniquement sous la pression de son pote, derrière moi.
9 h 24
Je continue d’avancer, repousse les lianes, enjambe les racines, racle mon corps et mon sac, transpirant. Sueur épaisse, cireuse, qui soude un peu plus la crasse à ma peau. Mais continuer de marcher, scruter le sol, craindre les serpents et – surtout – les mygales. J’en ai pas encore vu, mais ça viendra, je le sais. Marcher encore et toujours, sans savoir où l’on va, en redoutant l’après derrière chaque tronc, chaque broussaille.
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