Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 21 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 22

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Marseille. Tant de kilomètres, tant d’imprévus, tant de trucs à dire sur ce bled. Marseille la pionnière, plus ancienne ville du pays.

La lumineuse, avec son soleil et son hospitalité.

La survivante, rescapée de la peste et du choléra.

La rebelle, de la Commune à la Résistance.

La criminelle, des pirates aux marchands d’esclaves, en passant par la French Connection.

De ces siècles d’or et de sang, il reste peu de choses aujourd’hui. À cause de la nuit, peut-être. Certes, en traversant la ville, j’ai entraperçu son héritage historique, mais le passé semble avoir succombé au présent avec son métro chic, son super tunnel sous le Vieux-Port. La France des grands travaux, comme à Paris, où l’obsession de la modernité prime sur le bien-être des habitants. Ici, dans ces maisons délabrées, ces HLM à l’architecture laide et froide.

Cité Air-Bel.

Quatre tours.

Et c’est tout.

Étrange ghetto où le béton côtoie les collines, loin, très loin du centre-ville. Je ralentis, franchis l’enceinte, et mes phares lacèrent la nuit, révélant un vaste parking. Détritus. Chat crevé. Scooter carbonisé. Cabine téléphonique renversée. Je roule lentement, ne compte que deux réverbères éclairés, avant d’apercevoir un rat énorme. J’ai l’impression d’être dans un film post-apocalyptique. Jamais vu une telle zone, même dans les pires banlieues d’Île-de-France. Et des gens vivent ici.

Je manœuvre le volant, évitant au max les bris de verre, dépasse quelques bagnoles épargnées, d’autres totalement désossées. Ça pue le chômage et la résignation. Ce Marseille-là, je le vois jamais sur les cartes postales. Une ville sous tension, où se côtoient des milliers d’Algériens et de pieds-noirs rapatriés. Tandis que je traverse le parking, là-haut, quelques fenêtres s’illuminent : Air-Bel se méfie.

— Ouaiiiiiiiiis !

Des gamins, en train de jouer au foot. Ils me voient passer, m’arrêter devant la tour 3, reprennent leur match. 23 heures ; ils devraient être couchés depuis longtemps. Je sors, happé par la nuit chaude, et me dirige vers l’immeuble, parcours l’interphone. « Yazid », « Traoré », « Dubois », « Hougassian »… toutes les couleurs de la France empilées sur dix-huit étages. Les noms se succèdent jusqu’au Relais de l’espoir, au sixième. Je sonne, attends, rappuie. Toujours rien. Téléphoner ? Vu l’état de la cabine, je me résous à regagner la R5 et allume une clope, tandis que le match de foot se termine. Le groupe se sépare, l’un des gamins s’oriente vers la tour 3. Je songe à le rejoindre, le questionner sur l’asso, mais on pourrait me voir et ça dégénérerait.

Car je ne suis pas n’importe où.

Je suis à Marseille.

La ville où la p’tite Marie-Dolorès a été kidnappée, trucidée.

Quatre ans déjà, mais c’était hier. Je nous revois, ta mère et moi, horrifiés devant la télé. Ranucci – vingt-deux ans. Christian Ranucci, accusé, condamné, guillotiné. L’une des plus grandes erreurs judiciaires de l’histoire du pays. Je fume en pensant à lui, consulte ma montre. Bientôt minuit ; peu de chances qu’un riverain me renseigne. Et pour me dire quoi ? Que l’asso est fermée ? Qu’elle rouvrira demain ? La nuit va être longue.

J’écrase ma clope, fouille parmi les cassettes à la recherche du dernier Gainsbourg. Tu vas voir, ma chérie. L’histoire d’un mec fou amoureux d’une nana qui baise avec tout ce qui passe, et qu’il finit par tuer. Je ne te l’avais pas fait écouter car il y a des gros mots dans certaines chansons, mais il est temps que tu découvres ce chef-d’œuvre. J’enclenche la cassette, et c’est parti pour L’Homme à tête de chou. L’intro, l’atmosphère… géniales. Et le morceau suivant, aussi. Les pistes, les minutes s’enchaînent jusqu’à Flash Forward, ma préférée. Celle où le mec la prend en flag’, où tout bascule.

« Un soir qu’à l’improviste, CHTAC !

Je frappe à ma porte, TOC TOC ! »

Air-Bel s’évapore dans la nuit. La cité, la colline, Marseille tout entière est balayée par la rythmique, lourde, vénéneuse.

« Sans réponse, je pousse le loqu-

Et, j’écoute gémir le hamac

Grincer les ressorts du paddock »

Gainsbourg au firmament. Batterie métronome, synthé démoniaque, guitare aux accents fielleux, puis ces mots qui claquent.

« Elle était entre deux macaques,

Du genre festival à Woodstock

Et semblait une guitare rock à deux jacks »

T’entends ça ? Il réinvente notre langue. Des siècles d’écrivains, de poètes et de philosophes fusionnés avec la rue, dans un groove sidérant. J’ai beau connaître l’album par cœur, je me fais avoir une fois de plus et m’enlise avec délice… bercé… envoûté… TRANSPERCÉ par un vacarme tonitruant. Chaos de métal et de verre. La bagnole s’affaisse, grince effroyablement et je découvre un corps sur le capot. Un jeune Maghrébin, la gueule en sang étalée contre le pare-brise.

(Horreur)

Il geint…

(Panique)

… et je sors, bouleversé, me rue sur le mec. Ses gémissements, son corps disloqué – je sais pas quoi faire, par où le manipuler. Il glisse du capot, je le retiens avant qu’il ne s’écroule. Craquement – sa clavicule à vif. Chair. Sang. Cris, là-haut, où deux mecs m’interpellent du troisième étage :

— Bouge pas !

— On arrive !

Ils disparaissent du balcon. Et le jeune dans mes bras, avec son suicide raté. Il aurait pu sauter hier ou demain, mais non, il fallait que ça tombe sur moi. Il s’agrippe à ma chemise, la cité se réveille dans l’effroi. D’un immeuble à l’autre, des fenêtres s’éclairent : « Aidez-le ! », « Emmenez-le à l’hosto ! », ce que je me décide à faire en le traînant jusqu’à la portière arrière. Pousse-toi, ma chérie ! Pousse-toi, bordel ! Je l’allonge sur la banquette, où il se tord de douleur, quand les autres sortent de l’immeuble. Ils étaient deux, ils sont cinq et armés de battes de base-ball :

— OH ! QU’EST-CE TU FOUS ?

— C’EST NOT’ BOUGNOULE !

Alors, je comprends.

Ratonnade.

Ils accourent, je me jette au volant et démarre. Gainsbourg. Frein à main. Marche arrière. Coup de batte, et ma vitre vole en éclats. Je fais demi-tour, mes pneus criiiiissent, je renverse malgré moi l’un de mes assaillants. Son tee-shirt – « Comité de défense des Marseillais » – se déchire dans les hurlements de mon passager. La horde martèle mon coffre, explose mes phares. Une camionnette surgit avec trois gars à l’arrière. Même haine, mêmes battes. Ils sautent du véhicule et me traquent avec leurs potes :

— Arrête-toi !

J’accélère, terrifié. Des fenêtres, les riverains leur jettent des bouteilles et des boules de pétanque. L’une échoue sur mon capot, je perds le contrôle, le reprends. Et les plaintes du jeune. Et ces gens, qui sortent des immeubles pour s’attaquer aux agresseurs. Baston générale. Partout, les corps se tordent dans un bazar d’insultes : « Nardin o mouk ! » « Filho da puta ! » Air-Bel bascule en Babel : arabe, italien, arménien… Marseille révèle toute sa diversité, où l’union fait la force et fait mal, très mal, à ses ennemis. Moi, je zigzague, évitant la foule, et percute une bagnole, m’écrase contre le volant. Sonné, asphyxié, arraché du siège par des enragés. Ils me balancent au sol, font de même avec le Maghrébin et le frappent à coups de batte. Je m’interpose, ils me défoncent…

— Alors ? T’aimes les Arabes ?

… avant d’être neutralisés par la foule. Eux et leurs potes, lynchés, lorsqu’une détonation déchire la nuit. À la lueur du réverbère, je devine une silhouette au fusil pointé vers le ciel :

— ÇA Y EST ? VOUS ARRÊTEZ VOS CONNERIES ?

Je découvre un vieux avec une gueule à la Ventura, en slip et pantoufles, torse nu sous son Perfecto. Les autres sont tout aussi sidérés. Immigrés et racistes, réunis dans la stupeur. Le vieux désigne le Maghrébin inanimé au sol.

— Qu’est-ce vous attendez ? Qu’il crève ? Conduisez-le à l’hosto !

Deux mecs en djellaba s’avancent, le soulèvent, l’allongent à l’arrière d’une vieille Peugeot. Elle s’éloigne à toute vitesse et le vieux enchaîne, fusil sur l’épaule :

— C’est quoi, cette bagnole immatriculée 75 ?

— C’est… c’est la mienne.

— Et qu’est-ce tu fous là ?

— Je cherche quelqu’un qui…

— Ici, on n’aime pas les Parisiens, alors tire-toi ou je t’explose le cul !

Tous les regards se focalisent sur moi, l’intrus. Je me rétablis péniblement, me réinstalle au volant. Mon front – je fous du sang partout. Je mets le contact et le moteur rame, alors je m’acharne sur la clef.

— Allez !

Le vieux s’impatiente…

— Allez, démarre !

… recharge son fusil…

— DÉMARRE, BORDEL !

… et la R5 vrombit enfin. Je recule, entends quelque chose claquer contre le sol. Mon pare-chocs avant, qui s’est décroché, et dont je m’éloigne en opérant un demi-cercle. Scruté par la foule, je traverse le champ de bataille, dépasse la milice – encerclée – puis m’arrête au niveau du vieux :

— Si je vois une cabine, j’appelle la police ?

— Les flics ? Ça se voit que t’es pas d’ici !

— Et… le groupe… qu’est-ce que vous allez faire ?

— On va bien s’amuser. Allez, casse-toi !

Je reprends mon chemin dans la nuit entre les sacs-poubelle, les boules de pétanque, puis quitte la cité. Soulagé mais frustré, puisque je repars comme je suis venu, sans ton assassin. Son prénom, son tatouage – c’est à ça que je pense en roulant, avant d’examiner ma gueule dans le rétro. Les bâtards ; ils m’ont pas raté, mais je m’en tire bien, ça aurait pu être pire. T’inquiète, ma chérie, on reviendra demain, quand ce sera plus calme. Hein ? « Attention » ?

Alors, le choc.

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