Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 7 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 7

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Bien sûr, j’ai pensé à Pigalle, à Belleville. J’ai aussi pensé au souk de Vincennes, à Suresnes et à la banlieue sud-est. Toutes ces zones dont ils parlent parfois au JT, entre un reportage sur le Larzac et une interview de Joe Dassin. J’ai pensé à tous ces coins, mais cette nuit, c’est dans le 14 e que j’irai. En bordure de mon quartier, là où le deal s’est enraciné.

« Le quartier se dégrade, c’est plus tranquille comme avant. Pas étonnant, avec les craignos d’à côté. »

Ton assassin : un tox.

Je n’y avais jamais pensé.

En général, ils braquent les pharmacies, mais il y a un an, celle du quartier était fermée pour cause d’inondation et la plus proche était vers Plaisance. Trop loin pour les tox : quand t’es en manque, tu braques au plus près. Dans la rue, il y avait plusieurs commerces (librairie, fleuriste, épicerie), mais il a opté pour la boulangerie. Pas de vigiles, ni de mari baraqué. Et non, il n’y a rien de plus inoffensif qu’une boulangerie.

Cloîtré dans la R5, je repense au clodo, termine ma clope en écoutant Santana. Every Step Of The Way en live, où guitare et percus font monter la sauce, mon impatience, ma haine. Je stoppe la cassette, mets l’autoradio dans la boîte à gants et sors. 23 heures, quartier Montparnasse. La nuit me capture, électrique, nourrie de la foule. J’arpente le trottoir, dépasse les snacks et leurs senteurs de friteuses, les cinémas et leurs files d’attente, les tablées et leurs fêtards. Paris transpire et s’enivre, oubliant un peu la crise.

Au fil des pas, le brouhaha s’amenuise, tandis que les enseignes font place aux murs tagués et aux immeubles délabrés. La ville mute pour accoucher d’une zone sinistrée, avec la lune pour seul éclairage : rue de l’Ouest, nouvel eldorado de la came. Les premiers tox se dévoilent dans l’obscurité, voûtés, rachitiques, les doigts crochus d’avidité. Ils déambulent, me regardent passer comme si j’étais le messie.

« T’as quoi… t’en as ? »

« Mec… attends… »

Les voix sont rauques, les yeux, vitreux. Conséquences humaines de la rénovation urbaine. Ah, l’Élysée est content de sa tour Montparnasse, il en est fier comme un gamin contemplant sa première merde, si fier qu’il oublie qu’elle s’est érigée sur l’infamie. Quatre ans de travaux : du chantier au chaos, du chaos à la délinquance, de la délinquance au deal. Et plus leur building s’élevait, plus la came gangrenait le quartier. L’enfer sur terre, à cinq cents mètres de chez moi. Avec ta mère, on faisait nos courses à l’opposé, du côté de Montsouris. On ignorait ce qu’il se passait ici. On ne voulait pas savoir, comme les autres. Maintenant, je sais.

« Fix… b’soin d’un fix… »

« T’as pas… un gramme… s’te plaît… »

Je les évite, rebuté par leur déchéance, m’enfonce dans la nuit. On me scrute, convoite ma super montre Tag Monaco. J’aurais dû la retirer. L’atmosphère s’alourdit d’une moiteur mêlée de sueur et de crasse. À chaque regard, chaque corps, le malaise me compresse un peu plus la cage thoracique. Je n’en reviens pas. Dire qu’il y a cinq minutes, le quartier palpitait de gaieté… Paris la schizophrène, qui passe du rire au pire. Envie de me tirer d’ici, mais je tiens bon. Les dévisage. Détaille leurs torses nus. Scrute leurs épaules à l’affût du moindre tatouage.

« T’as pas… dix… balles ? »

« Fix… b’soin d’un fix… »

Seuls les consommateurs m’interpellent. Les dealers, eux, attendent tranquillement avec leurs bières. Une main, un billet, une dose… le cash et le trash se répondent d’un trottoir à l’autre. Si ta mère me voyait ici, elle me ferait une scène. Elle qui doit être en train de dormir contre son mec, à moins qu’ils baisent. Tu sais, ma chérie, je ne devrais pas te le dire, mais c’était si bon de faire l’amour avec elle. On était comme des dieux, et nos soupirs, nos orgasmes s’évaporent dans ce quartier que la mairie de Chirac laisse pourrir avec la complicité des flics : encore plus de squats, plus de deal, plus de pression sur les riverains qui fuient le 14e, bientôt bradé aux promoteurs. En attendant, ça se pique sous l’escalier et ça suce entre deux poubelles.

— Sa… lut… chéri…

On me retient par le bras. Je me libère et découvre un tox en minishort. Un zombie qui, avant, était une femme.

— T’as pas… un fix ?

— Non.

— Je serai gentille… la plus gentille… du monde…

Ses yeux mendient, son sourire m’impose des chicots. Pour un shoot, elle est prête à tout, au-delà des viols qu’elle a déjà subis. Je pourrais l’emmener dans un hôtel miteux et lui déchirer le cul – ça me ferait du bien – mais je repars, croise d’autres fantômes, frotte ma peau contre leurs bras croûtés, observe leurs épaules et repère un tatouage, à la lueur d’une fenêtre. Un mec en marcel, le torse bombé d’arrogance : sûrement un dealer. Un parasite à l’épaule tatouée du logo Anarchie.

Pulsion.

J’accélère, focalisé sur ma cible. Je n’ai ni couteau ni flingue, mais je le tuerai quand même. Plus que quelques pas, et me voilà devant son tatouage… qui s’avère être un hématome. Le dealer, sur un ton sec :

— Tu veux quoi ?

J’accuse le coup, déstabilisé par son regard pénétrant.

— Oh ! Je te parle ! Qu’est-ce tu veux ?

— Heu… rien…

— Alors, tire-toi !

Je m’éloigne aussitôt, manquant de perdre l’équilibre. Mes jambes me trahissent, tiraillées entre le soulagement et l’angoisse qu’il me rattrape, me tire par le col, me défonce la gueule, mais rien de tout ça ne se produit. Je me remets à sonder les environs, croisant d’autres épaves, traquant d’autres épaules, toute la nuit jusqu’à la rue du Moulin-Vert, puis Raymond-Losserand, avant de regagner la rue de l’Ouest. En vain.

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