Les Gentils
Chapitre 77
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« Amazing graaaace !
How sweet, sweet the sound ! »
Une fraîcheur gospel me caresse les joues, les paupières, qui s’ouvrent sur une contrée translucide délicieusement apaisante. Les limbes, dernier stade avant la rédemption…
« I once was lost but now, now !
Now I’m fouuuund ! »
… lorsque le voile ondule et se révèle moustiquaire, à travers laquelle se dessinent des parois en bois, une porte entrouverte sur l’extérieur, d’où me parvient la chorale. J’essaie de me redresser, de regarder par la fenêtre, mais mon bras s’électrise. Perfusion. Table de chevet. Gobelet, cruche en terre cuite et petit bouquet fuchsia. Et mon corps lourd, ventousé au matelas, cette migraine, ces démangeaisons aux pieds. Que je bouge sous le drap et devine enveloppés de bandages.
— Hi !
Une nana au sourire radieux. La quarantaine frêle, coiffure « choucroute » et le cou cerclé d’une collerette en dentelle.
— I’m Marceline. Glad to meet you. What’s your name ?
— Fr… Franck…
— OK, Franck ! How are you ?
— Heu… mal… ma tête…
— Oh ! French ? Sorry, I don’t speak french. Wait a minute !
Elle disparaît, remplacée par une autre femme dans un coin, ajustant les oreillers de deux couchettes. Nattes, robe à carreaux : son apparence, ajoutée à la rusticité du lieu, m’évoque La Petite Maison dans la prairie. Tout y est, le charme désuet du passé, l’atmosphère de sève, jusqu’à l’apparition de Charles Ingalls… en fait, un jeune Noir, svelte, en short et tee-shirt délavé. Il approche un tabouret, s’installe à côté du lit.
— Salut, mec ! Je m’appelle Darius !
— Salut…
— Je parle un peu le français. Alors, bien dormi ? Comment tu te sens ?
— Mal… tête… pieds…
— Ça va passer, t’inquiète pas. On s’est bien occupés de toi. Une chance qu’on t’ait trouvé, il paraît que t’étais en train de délirer.
— S… soif…
Darius saisit la cruche, remplit le gobelet dans la résonance du gospel. Il passe sa paume derrière ma nuque et me relève la tête, porte l’eau à mes lèvres sèches. Une gorgée, je renais. Une autre, je m’étouffe. Il me rétablit délicatement, me tapote le dos d’une main fraternelle, et mon thorax s’apaise. Je termine le gobelet.
— Merci…
— De rien, mec. Alors, d’où tu viens ?
— Paris.
— Eh ben ! Et comment tu t’es retrouvé dans la jungle ?
— Heu…
— Ah, désolé, t’es à peine réveillé et je te bombarde de questions. Je vais te laisser tranquille. Allez, repose-toi bien, et bienvenue à Jonestown !
Mon cœur.
Chaos.
— Jonestown ???
— Ben, ouais !
Je le pousse, arrache le drap, sors du lit.
— Eh, mec ! Tu fais quoi ?
Mes pieds me torturent. Je vacille et avance. Yannick. Marche et tire sur la perf’. Yannick. Qui se renverse et se brise. Darius me dit de me reposer, je l’entends, mais ne vois que cette porte ouverte sur le crépuscule. Je m’y dirige à l’appel du gospel…
« My chains are gone ! »
… et entrevois…
« I’ve been set free ! »
… une foule galvanisée…
« But now, I seeee ! »
… quand je suis pris d’un vertige. L’atmosphère, incroyablement humide. Et les moustiques. Et mes pieds mortifiés. Et la chorale exaltée devant une silhouette : dernier flash avant la nuit.
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