Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 9 sur 97

Pages du PDF

Les Gentils

Chapitre 9

- 9 -

 

 

Quatre nuits.

Quatre nuits à zoner parmi les tox, de 23 heures à l’aube.

Quatre nuits d’échec et rentrer chez moi, comme un con.

J’ai tant traîné avec eux que leur misère me colle à la peau. Douche : 30 °C. Lessive : 60 °C. Détresse : 1 000 °C en respirant ta robe, avant de me réveiller en sursaut, ici, rue de l’Ouest, encore. Mêmes freaks, mêmes haleines de bière et de sperme. Ça me tord les tripes, mais je continue, m’enlise dans le sordide. Je le trouverai, lui arracherai le cœur avec les dents et pisserai sur son corps démembré, je t’en fais le serment. Et s’il le faut, je reviendrai toutes les nuits, j’écumerai tous les quartiers chauds de Paris, toutes les banlieues du monde.

— Papa…

— Quoi ?

— Quand il m’a poussée, je crois pas qu’il voulait me tuer.

— Ça change rien.

— Ben… c’est qu’il a pas fait exprès…

— Je m’en fous. Je le tuerai.

Je m’engage dans la rue Bardinet, me mêle à la faune. On me bouscule, me réclame un fix. La nuit déroule sa routine poisseuse, désormais familière, au point que je me demande si ce n’est pas ça que je suis venu chercher. Côtoyer la merde, draguer la crasse, j’en ai besoin. Mon shoot à moi. Mais t’inquiète, ma chérie, je sais ce que je fais, ce que je cherche… là : ce jeune étalé sur le trottoir, une seringue dans le mollet.

Blanc.

La vingtaine.

Brun.

Mais sans tatouage.

Je poursuis mon trajet, usé, déprimé. Quatre nuits, et ce n’est que maintenant que le doute s’impose, ce clodo dont j’ai gobé les mots sans réfléchir. Si obsédé que j’ai foncé, tête baissée. Quel con. Je me hais d’autant plus que je continue d’avancer. 2 heures du mat’, 3 heures, peut-être. J’ai bien fait de laisser ma montre dans la bagnole, ça m’évite sûrement des emmerdes, mais l’absence de repère temporel m’isole davantage, je le sens à chaque pas. Aucune prise sur l’instant. Je dépasse un immeuble en ruines, un de plus, mais pas des moindres : l’ancien siège de la SEMIREP, mafia immobilière bien connue, incendié l’hiver dernier. Comme disait mon père, « la mairie encule, la SEMIREP spécule ». Et si la stratégie du pourrissement ne suffit pas à libérer les logements, on détruit la plomberie, les conduites de gaz et les installations électr…

— Viens là, toi !

On me tire par les bras. Deux mecs. Je me débats, ils m’entraînent dans une ruelle, me plaquent contre un mur, me boxent l’abdomen. Le mal me casse, me soumet. Leurs poings ; impossible de reprendre mon souffle. Je m’affaisse, ils me rétablissent de force. L’un sort un couteau à cran d’arrêt et m’appuie la lame sur la gorge :

— T’es flic ?

— N… n… non…

Coup de poing dans les couilles. Je m’écroule, me tords de douleur. J’ai si mal. Mal et peur. On me shoote dans le ventre, on me fait les poches. Clefs, carte d’identité, permis de conduire – ma vie est examinée, pillée, balancée aux ordures. Leurs baskets emplissent mon champ de vision, qui s’anime subitement, et me revoilà face à eux.

— Je te le demande une dernière fois : t’es flic ?

— Non… je vous jure…

— Alors, t’es qui ? Quatre nuits qu’on te voit zoner ! Tu cherches quoi ?

Répondre, vite. Dire un truc, n’importe quoi, ou ils me battront à mort. Et cette lame sur ma carotide.

— Je… cherche… un pote…

— Et c’est qui, ton pote ?

— Heu… Simon… s’appelle Simon…

Autre coup. Thorax.

— Il y a pas de Simon, ici !

— Brun… vingtaine… tatouage Anarchie… épaule…

— Qu’est-ce que tu lui veux ?

— Il… il me doit du fric…

— Ah ouais ? Eh ben, ton Simon, il est pas là, alors tire-toi !

Le mec s’apprête à me défoncer, son pote le retient :

— Attends !

— Quoi ?

— Le tatouage, c’est peut-être l’autre, là !

— Hein ?

— Le zicos ! Tu sais, qu’a essayé de nous entuber !

Sonné, électrisé de douleur, j’entends à défaut d’écouter. Leurs mots me traversent, s’impriment dans mon cerveau :

— Le punk ? Qu’est parti dans le Sud ?

— Ben, avec le tatouage, j’vois que lui !

Je reprends mon souffle :

— Où… dans… le Sud ?

En guise de réponse, un coup de boule. Je mange à nouveau le trottoir, où ils me shootent dans les côtes, le dos, partout. Le mec s’accroupit devant moi, me tire par les cheveux, rappuie sa lame sur ma carotide :

— T’avise plus de revenir ou on te saigne comme un porc !

Un dernier coup – dans la gueule – et je claque contre le mur, crache du sang, les vois s’éloigner tranquillement, remplacés par les tox.

— S… Sud… dites-moi… où… vous en supplie…

Ma voix ; je la sens qui m’échappe, emportée dans le caniveau, où je sombre.

OceanofPDF.com