Les Gentils
Chapitre 90
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… RRRRRRRRéveillé en sursaut, ébloui par une bougie, secoué par Darius :
— Allez, mec !
— Hein ?
« NUIT BLANCHE ! »
— Faut y aller !
— Mais…
« NUIT BLANCHE ! »
Il me presse de remettre mes baskets, ce que je peine à faire, la gueule enfarinée. Lui et les deux Chicanos se rhabillent à la hâte. Slips, tee-shirts, bermudas – leurs fringues claquent, leurs corps se tordent en ombres horrifiques. Et moi, désorienté, gangrené par ton absence. Sous la pression des haut-parleurs, ils m’entraînent dans la nuit entre les cabanons, d’où surgissent des centaines d’autres fous. Leur cavalcade me propulse jusqu’aux spots de la cantine, incroyablement bondée. Adultes, enfants… ça chante, ça se dandine en tapant dans les mains. Un océan de joie – « Amazing Graaaaace ! » – ondulant à l’infini. À croire que tous les habitants sont présents.
Leurs chants m’envoûtent et culminent à l’apparition de Jones, impérial, entouré de sa Marceline et de leurs gamins : un Noir, une Amérindienne, deux Blancs et trois Asiatiques. Des adoptés, exhibés en vitrine de charité. Si mignons dans leurs pyjamas, si fiers de leur papa célébré en messie. Jones monte sur l’estrade et déploie ses bras :
— Venez ! Rapprochez-vous !
Son sourire s’élargit, immaculé, contrastant avec la noirceur de ses verres. Les adeptes se bousculent par centaines. La dernière fois que j’ai vu ça, c’était pour Bowie au Pavillon de Paris. Paris qui refait place à Jonestown et ses dingues. Darius ; il a disparu et je flippe, avant de le repérer en compagnie d’Amy et leurs potes.
— Mêlons nos âmes ! poursuit Jones, nous en avons tant besoin !
Les gens se regroupent devant l’estrade, où leur dieu s’installe sur sa large chaise en osier. Alors, la foule s’immobilise, statufiée d’avidité en attente. Silence religieux, où seul me parvient le rebond des moustiques contre les spots. Jones croise les jambes, ajuste délicatement ses manches, les branches de ses lunettes, puis saisit le micro d’une main de fer. Un regard à Larry, en régie, et il se lance :
— Merci à tous d’être là ! Je vous aime !
— NOUS AUSSI, PÈRE ! ON VOUS AIME !
— Vous savez, je me demande parfois si je mérite autant d’amour…
— OUI, PÈRE !
— … car il m’arrive de douter, moi aussi ! Je suis comme vous, humain et fragile ! Je sais combien il est difficile de rester intègre et pur, nous le savons tous !
Sa tirade s’éternise, entrecoupée de « OUI, PÈRE ! » et « NOUS AUSSI, PÈRE ! » Le show est grossier, mais le charme opère. Quels que soient les visages, ses mots matchent à chaque syllabe. Ses mots qui n’en finissent pas, spiraliques : une perceuse ciblant mon front, là, maintenant. Plus il parle, plus ça vrille…
— Souvenons-nous de Jésus !
… et je lutte…
— Souvenons-nous de Martin Luther King !
… pense à toi…
— Souvenons-nous des persécutés !
… de toutes mes forces…
— Et aujourd’hui, c’est nous qui sommes menacés !
… mais la voix persiste…
— Car je vous le dis ! L’ennemi sera bientôt ici !
… et atteint mon esprit, y injecte toute sa folie. Je résiste, mais Jones durcit le ton, mêle bouddhisme et socialisme, réécrit l’Histoire entre deux évocations bibliques. Et ça vrille, vrille, vrille, vrille, quand la perceuse se rétracte sous l’effet d’une vision : Jane, noyée dans la foule, les yeux écarquillés de fanatisme. À son visage se superpose celui de Yannick, pulvérisé par la voix de Jones.
— L’ennemi sera ici, chez nous ! Le député Ryan me l’a confirmé par radio ! Ils vont venir avec leurs journalistes, leurs mensonges ! Ils viendront et feront tout pour nous ramener dans leur enfer capitaliste ! Mais nous serons forts !
— OUI, PÈRE !
— Forts et prêts pour la victoire ! C’est pourquoi nous allons le faire, cette nuit encore !
À ces mots, tous les regards convergent vers l’extrémité de la cantine, où un groupe transporte des trucs. Impossible de voir ce que c’est ; trop de monde. Quelque chose se prépare et la foule s’en réjouit, dans une ferveur à laquelle je prends part. Mentir. Mentir en ne pensant qu’à ton sourire, auquel je me raccroche désespérément. On me pousse, me devance pour s’aligner en rangs, puis Darius me rejoint.
— Ça va, mec ?
— Ouais. Qu’est-ce qui se passe ?
— Tu vas voir. C’est cool que tu participes.
Je cherche Jane, évaporée, avant de la situer dans la file d’attente.
— Darius… je reviens.
— Où tu vas ?
— J’ai soif, je vais boire.
Je me fraye un passage parmi les adeptes, toujours plus galvanisés par Jones : « Oh, bien sûr, le Congrès prétend que ce sera une simple visite, mais nous savons ! Cette visite sera un repérage, l’étape préliminaire à leur futur assaut ! » Son monologue, interminable, rythme mes pas en direction de Jane. Son regard béat, son impatience commune à tous, jusqu’aux bébés. Le groupe manipule les trucs, qui ressemblent à des cuves. Je comprends que dalle, j’ai pas soif, mais puisque Darius m’observe, je remplis un gobelet d’eau, avale une gorgée et me penche vers…
— … Jane ?
Elle ne réagit pas, captivée par l’installation des cuves.
— Jane ? Tu me reconnais ?
— Heu…
— On s’est croisés à l’enterrement. Je suis un pote de Yannick.
Ses yeux se voilent, subitement rallumés au son de la voix – « Nous œuvrons pour la paix, qu’ils le veuillent ou non ! À leur fourberie, à leur haine, nous opposerons notre amour et notre miséricorde ! » Jane, essuyant une larme :
— Tu le connaissais ?
— On s’est rencontrés à Marseille avant votre départ. Il m’a dit que vous seriez ici.
— Yannick me manque tellement… c’est vraiment injuste… il a jamais eu la vie facile.
— Je sais, il m’a raconté ses galères à Paris. Tu dois être au courant.
— La came ? Oui, bien sûr.
— La came et… le reste.
— Quoi ?
— Il t’a parlé du braquage ?
— Hein ?
— Marchons vers la victoire ! poursuit Jones. Marchons tous d’un même pas !
La foule avance et emporte Jane, me privant de sa précieuse réponse. Frustré, je la regarde s’éloigner, avant de me découvrir observé par Esther. Elle me fusille du regard, pour une raison qui m’échappe. Une seconde, et je crois comprendre : elle m’a vu parler avec Jane et croit sans doute que j’ai envie de me la faire.
Esther, jalouse.
Esther, blessée dans sa chair.
Esther, qui longe la file pour s’approcher de Larry et lui murmure quelque chose. Il me fixe à son tour, puis se dirige vers l’estrade pour chuchoter à l’oreille de Jones, qui s’interrompt. Ses sourcils se froncent, après quoi il reprend ses sermons. Cette seconde d’interruption, personne ne l’a remarquée, mais moi, je sais. Jones – je sais qu’il me scrute derrière ses Ray-Ban et je flippe, entraîné par les adeptes. Darius me rattrape :
— Eh ben ? Tu m’as zappé ?
— Désolé… j’ai croisé Jane et…
Sous la pression de la foule, j’avance malgré moi, me retrouvant confronté aux cuves. Et me fige, terrorisé.
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