Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 51 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 53

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« YEAAAAAAAAH ! »

Mes yeux se rouvrent sur un gros cul, fessé à tour de rôle par les employés. J’ai connu mieux comme réveil. Hagard, je me rétablis sur le siège, à l’arrière du car, tandis que l’autre remonte son froc et trinque avec les siens. Ça saute, ça renverse sa bière en se marrant. À l’avant, le chauffeur leur dit de se calmer, sans succès. Ambroise, à droite :

— On arrive à la frontière.

— J’avais compris.

Je m’étire, regarde défiler la jungle à travers la vitre. D’ici peu, je quitterai enfin la Guyane et cette imminence me revigore, tandis que l’on traverse le pont, que la douane apparaît. Le car s’arrête, mais pas les soûlards, qui reprennent en chœur Les Gondoles à Venise. Je fouille ma veste, vérifiant que le fric y est toujours, puis sors mon passeport.

— Oh, pas la peine ! dit Ambroise.

Ses propos se confirment : dehors, les douaniers serrent la main de notre chauffeur, qui leur remet des cartouches de Marlboro et des packs de Bud. L’AOC connaît bien ses employés, assez pour préserver leur anonymat. La barrière se lève, le car repart et me voilà au Suriname. On se rapproche, ma chérie, plus que 2 500 kilomètres et Yannick sera à nous. J’observe le panorama. Même végétation, mêmes arbres… vu le décor, c’était pas la peine de faire deux pays. On roule le long d’une falaise ocre, donnant sur une crique paradisiaque, puis un village où le car s’arrête sous des hourras. À l’ouverture des portes, tous se bousculent pour sortir, accueillis par de jeunes métis en soutifs et minijupes, maquillées à outrance. Les mecs sont déchaînés ; elles feront le job.

Ambroise descend, célébré à son tour – « Hi, darling ! » Les putes flattent leurs héros du jour, qui leur promettent l’extase. Bouillon de mensonges, où la misère des uns fera le calvaire des autres. 9 h 53, et je me décide à sortir. Moustiques. Drugstore. 4 x 4 alignés aux abords d’un garage. Hôtel à trois étages, décoré de lampions et palpitant de disco, vers lequel tous se dirigent. À l’entrée, picolent deux blonds en marcel, coiffés à la Claude François. Notre chauffeur descend du car, je me tourne vers lui :

— Pour aller à l’aéroport…

— C’est loin.

Il s’éloigne en direction du garage. Connard. Je traverse le village, dépasse la dizaine de 4 x 4 – aux portières arborant le logo Shell – et rejoins les deux Cloclo.

— Bonjour. Je veux aller à…

— Eh ? Ik snapte het niet.

— Hein ?

— We’re Dutch. Speak english ?

— Heu… yes… looking for the airport.

Ils s’esclaffent, se foutent de ma gueule en néerlandais. Des employés de Shell. Le pays est peut-être indépendant, mais reste un trésor pour les compagnies pétrolières.

— Take the bus, man !

— Where ?

Trois ivrognes surgissent avec des filles hilares. Ils me bousculent pour rejoindre leurs deux potes, les entraînent vers le bordel. Le groupe disparaît dans les vapeurs du disco et du vice. Excédé, je prends le chemin du drugstore.

— Hi, darling !

Une pute – Noire, la trentaine – au soutif pailleté. Elle me tire par le bras.

— Come on, I want you !

Je me libère, elle revient à la charge et m’indique le bordel.

— Lâche-moi.

— Oh ! French ? Français ? puis, tout sourire, « Paris ! », « Tour Eiffel ! »

— C’est ça. Allez, tire-toi.

— Je t’aime ! Viens, mon chéri !

— LÂCHE-MOI !

Je la repousse. Elle s’écroule, peine à se rétablir – défoncée – puis remet ses talons aiguilles, se casse en m’insultant. Je pénètre enfin dans le drugstore, n’y trouve que des packs de bières et des pyramides de boîtes de conserve. Aucun vendeur. Les mots de Storm me reviennent – « À votre arrivée, vous serez seul. Quoi qu’il arrive, l’AOC ne vous connaît pas » – et je sors, non pas seul, mais isolé. La nuance est là-bas, dans cette ambiance festive vomie par le bordel. Désolé de t’avoir amenée ici, c’est pas un lieu pour une enfant. Un jour, quand tu seras grande, tu me le reprocheras et tu auras raison. Tu me reprocheras aussi de ne pas avoir su garder ta mère, pas su lui donner envie de rester. J’ai essayé, tu sais, je l’ai suppliée, mais ça n’a pas suffi. Et si j’ai fini par comprendre, je ne me pardonnerai jamais de t’avoir vu pleurer tant de fois en réclamant ta maman. Ton désarroi insoutenable et mon impuissance, dans ce trou perdu.

Meurtri, je sors mes clopes, en dépose une à mes lèvres, actionne le briquet. La flamme jaillit, puis s’éteint… soufflée par une EXPLOSION. Propulsé, je ne suis plus. Pantin ex-humain. Tornade centrifuge, où le soleil m’accueille et m’enlace et m’étouffe et me crame, avant de me recracher sous un déluge de braises.

Mal.

« Laisse les gondoles à Veniseuuuuh ! »

Ma tête.

« Le printemps sur la Tamiseuuuuh ! »

Mon corps.

« On n’ouvre pas les valiseuuuuh ! »

Mal partout.

« On est si biiiien ! »

Et ces acouphènes qui me vrillent les tympans. Je tousse, la gueule dans la terre. Mes mains. Tremblements. Mes doigts crochus de terreur, que j’appuie sur le sol pour essayer de me relever. Ma cage thoracique se resserre en corset, mais je m’acharne et me rétablis enfin, tourne sur moi-même. Cabanes dispatchées. Car renversé. 4 x 4 encastrés, du sol aux arbres. Et le bordel anéanti, dont les flammes sont autant de hurlements. Une fille en sort, torche humaine au visage fondu, s’écroule sous le poids d’autres victimes.

Horrifié, je m’enfuis entre les débris calcinés et trébuche, m’étale sur un capot. Tableau de bord. Aucune clef. Là, non plus. Là, non plus. Là ! Je m’empare du trousseau, m’enferme dans un 4 x 4… sans volant. Si, à gauche, et je passe d’un siège à l’autre, avant de réaliser que je n’ai plus le sac à dos. Mon sac avec ta robe. Je le cherche, de flammes en cadavres fumants, l’aperçois parmi les décombres. Je ressors, confronté à un flingue.

— BOUGE ! ALLEZ !

La pute, celle que j’ai envoyée chier. Elle me pousse vers le volant, enragée, s’installe sur le siège passager :

— DÉMARRE !

— M… mon sac…

— DÉMARRE OU JE TE BUTE !

Je débraye, roule et percute un 4 x 4, recule et en défonce un autre. La pute me file un coup de crosse – « QU’EST-CE QUE TU FOUS ? » – alors je braque le volant de toute ma haine et accélère, les larmes aux yeux, contraint d’abandonner ta robe. L’autre, agitant le flingue :

— Fonce !

— C’est ce que je fais ! Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Prends à gauche !

Un virage, et je frôle un arbre, m’engage sur un chemin chaotique, éprouvant les amortisseurs. La pute essuie son maquillage avec un torchon, qu’elle jette par la fenêtre, retire son soutif pour enfiler un marcel. J’entrevois ses seins, je sens le flingue sur ma tempe – « Concentre-toi sur la route ! » – et je roule longtemps…

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