Les Gentils
Chapitre 21
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Quatre heures de retard : un car dans un ravin, vers Narbonne, puis six kilomètres de bouchon aux abords de Nîmes. Marre de l’autoroute, alors, depuis, je fonce sur la départementale. Yannick. Pinède rousse ponctuée de ruches et de vignobles, où se dévoile une nana au bord de la route, avec un sac à dos et un carton titré « Rognac ». Encore un bled avec un drôle de nom. « Mormoiron », « Vézénobres », « Roquevaire » – il y a que dans le Sud qu’on voit ça. Je dépasse l’auto-stoppeuse…
— Papa, on l’emmène avec nous ?
— Non.
— Allez, s’il te plaît !
— J’ai dit non.
— Et il va bientôt faire nuit, c’est dangereux pour elle !
— Bon, si tu veux.
… et freine, fais marche arrière, découvre une métisse d’une vingtaine d’années. Marcel noir. Chignon crépu. Sourire éclatant entre deux pommettes. Je lui ouvre la portière :
— Je vais à Marseille. Je vous rapproche ?
— Merci !
Je vire les cassettes du siège passager, les balance à l’arrière. Jeff Beck et les autres lui cèdent la place. Elle s’installe, tandis que je mets son sac derrière entre la vitre et tes peluches. Ça va, ma chérie ? Pas trop serrée ? Je repars, la nana étend ses jambes. Elle est craquante, de ses yeux en amande au relief de sa poitrine, mais ce qui me frappe le plus, ce sont ses épaules musclées, admirablement dessinées. Danse ou natation.
— Ça faisait longtemps que vous attendiez ?
— Deux heures.
— Et personne ne s’est arrêté ?
— Si. Un mec dans son 4 x 4. Il voulait que je le suce.
— Ah… et alors ?
— Je l’ai sucé.
Je me tourne, stupéfait, et elle s’esclaffe.
— Mais non ! Je l’ai envoyé chier !
— Vous faites ce que vous voulez.
— On peut se tutoyer, hein.
— Je préfère le vouvoiement.
Ma phrase jette un froid, ce qui n’était pas mon intention. Concentré sur la route, je cherche un prétexte pour relancer la conversation, mais la fille me devance.
— Je m’appelle Sheleya.
— Joli prénom.
— Sauf quand on le lit. Les gens prononcent le h entre le s et le é, et ça fait « shé ».
— Non, ça fait chier.
Elle sourit, puis enchaîne :
— Et vous, comment vous vous appelez ?
— Franck.
— OK. C’est quoi, toutes ces cassettes ?
— Ma collection. J’étais disquaire. À Paris.
— Cool ! Pourquoi vous avez arrêté ?
— Envie de changer. Et toi, t’es d’où ?
— Vous m’avez tutoyée.
— Je sais. Alors ?
— Je viens de Bruxelles.
— Ah, ça fait une trotte. Vacances ?
— Je sais pas… on verra…
Son regard se perd, son visage se crispe sous l’effet d’une brutale anxiété. Je comprends aussitôt.
— Il s’appelle comment ?
— Jérémie… mais c’est compliqué.
— Qu’est-ce qui est compliqué ?
— Tout. Quand je l’ai rencontré, j’étais déjà en couple, alors on n’a rien fait, juste flirté. Puis, j’ai largué mon ex, mais Jérem’ était avec une autre… ils sont toujours ensemble.
— Il l’aime ?
— Oui, mais il m’aime plus fort, il me l’a dit… bref, c’est compliqué.
Un nouveau silence s’installe, et cette fois, je n’y suis pour rien. Pas vraiment un froid, d’ailleurs, plutôt une parenthèse mélancolique, où le soupir de Sheleya trahit l’ampleur de son tourment.
— Il sait que tu viens ?
— Non. J’ai failli lui dire mais…
— T’as bien fait. Il sera content de te voir.
— J’espère. J’ai peur de sa réaction.
— Il sera forcément touché. Ce que tu fais pour lui, quitter ton pays, en traverser un autre… peu de gens font ça. Et si tu le fais, c’est qu’il en vaut la peine.
— Oui… merci, ça me remonte le moral… et toi, t’as quelqu’un ?
— Ma fille.
— Elle a de la chance. Ça se sent que t’es un super papa.
On a causé pendant une bonne demi-heure, surtout Sheleya. Elle m’a parlé de ses origines congolaises, de la danse qu’elle pratique, de son frère qu’elle adore, de ses études en biologie, puis m’a dit qu’elle allait se reposer un peu. Je l’ai réveillée à l’entrée de Rognac, à proximité d’une zone résidentielle. Elle m’a remercié, pressée de retrouver son « Jérem’ », et aussi un peu déçue qu’on se sépare. Je l’ai vu dans ses yeux, avant de repartir dans le crépuscule.
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