Les Gentils
Chapitre 17
- 17 -
15 heures.
36 °C.
Hot-Garonne.
Plus qu’une trentaine de kilomètres. Trois gorgées d’eau, et je prends la rocade entre les champs de tournesols, où rejaillit l’accident, l’autre avec son appareil. Et ces questions qui m’assaillent : est-ce elle qui a décidé de photographier l’accident ou son mec ? Qu’a-t-elle ressenti avant d’appuyer sur le bouton ? Qu’a-t-elle ressenti en prenant les autres photos ? Oseront-ils faire développer la pellicule ? Si c’est le cas, les photos compléteront-elles leur album de vacances ou seront-elles dans un album à part ? Et cet album, sera-t-il destiné à un usage privé ou montré à des amis ? Ou alors en diapos ? Tu vois, ma chérie, quand je pense à tout ça, je me dis qu’il vaut mieux rouler sans réfléchir.
Plus tard.
Toulouse, enfin, après dix heures de trajet. Je cherche la mairie sur le plan, prends l’avenue. Tatouage. Me mêle au trafic. Tatouage. Longe la Garonne et ses berges scintillantes. Péniche à gauche, maisonnettes à droite, piétons au pas serein sous un ciel sans nuages. Un bail que j’ai pas vu autant de ciel, Paris ne m’en montrait que des portions entre ses immeubles.
Un rond-point, un boulevard fleuri de terrasses, et toujours la Garonne, majestueuse. À chaque quartier, j’y vois l’harmonie insolite entre rural et urbain. J’idéalise sûrement, j’aimerais avoir ton avis, mais je vais te laisser dormir. Tu es si belle. Toulouse te va bien. Place Wilson, rue Lafayette… et je me gare devant la grande place. Tatouage, quelque part dans cette ville. Je marche vers le Capitole, en briques rouges et en pierres blanches, orné de balcons en fer forgé, mais tout ce qui m’importe, c’est la mairie. À l’accueil, une mère et son gamin. J’attends, trépigne, maudis la terre entière, lorsqu’un mec en chaussettes/sandales se place derrière moi. Le guichet se libère et je me présente devant une quadragénaire élégante, particulièrement souriante.
— Bonjour.
— Bonjour, monsieur !
Son accent : une pub pour la région. Rarement vu une ville aussi attractive. Si j’avais su, j’aurais proposé à ta mère qu’on s’installe ici, tous les trois.
— Que puis-je pour vous, monsieur ?
— Je cherche un ami. Je m’inquiète pour lui, il est en cure de désintox, ici, mais je n’ai aucune adresse.
— Comment ça ?
— Il n’a pas eu le temps de me la donner. Avez-vous une liste des lieux qui… ?
— Je vais vous trouver ça.
Elle se lève et sa robe fuchsia aimante mon regard en direction d’un bureau, où elle disparaît. J’attends, imagine un café – un vrai – et une bonne douche, celle que je prendrai après l’avoir tué pour me laver de son sang.
— Tenez, monsieur.
La nana me remet une feuille. J’y découvre les coordonnées de deux centres médicaux et de trois associations. Cinq adresses et, à l’une d’elles, ton assassin.
— Votre ami sera content de vous voir.
— Pas autant que moi. Les assos sont ouvertes en août ?
— A priori.
— OK. Merci encore.
Je repars et sors du bâtiment, ma liste en main. Je touche au but, je le vois dans cette ville qui n’a plus rien de rose, obscurcie du sol au ciel. Noir. Du noir fusain, partout, jusqu’à l’habitacle de la bagnole, le plan de la ville, où je situe chaque lieu. J’ai l’après-midi pour le trouver, la nuit pour le torturer.
Hôpital Joseph-Ducuing,
16 heures.
— Bonjour. Je cherche quelqu’un qui se trouve peut-être ici.
— Son nom ?
— Je ne le connais pas.
— Heu…
— Il est régisseur. Je fais partie d’un groupe, il nous a dépannés sur notre dernier concert. Brun, la vingtaine, avec un tatouage sur l’épaule.
SOS Addictions,
16 h 30.
— Quelle sorte de tatouage ?
— Le logo Anarchie.
— Aucun de nos pensionnaires ne correspond à cette description.
— Et vos collègues ? Peut-être que…
— Je suis là depuis un an et j’ai jamais vu ce tatouage.
La Maison des Jeunes,
17 heures.
— Non, votre ami n’est pas chez nous.
— Vous avez eu l’air d’hésiter.
— C’est le tatouage. On a eu un mec avec ça, mais il avait la cinquantaine.
— Vous êtes sûr ?
— Ouais. Plus un cheveu sur le caillou et un bide à la Carlos.
Centre d’accompagnement en addictologie,
17 h 30.
— Non, ça me dit rien. J’suis que le gardien, moi.
— Essayez de vous souvenir.
— Beaucoup de tatoués défilent ici. Enfin, quand c’est ouvert.
— Et donc, vous êtes formel ?
— Oh, vous savez, j’suis que le gardien, moi.
Mirail Solidarité,
17 heures.
— Vous pouvez me le décrire ?
— Brun, la vingtaine, logo Anarchie tatoué sur l’épaule gauche.
— Ça ressemble à Zos.
— Hein ?
— Yannick, un fan de Led Zep. Je le surnomme Zos parce que sur la pochette de Led Zep IV, il y a ces lettres bizarres et…
Le mec continue de parler, je le vois au mouvement de ses lèvres, mais tout ce que j’entends, c’est « Yannick ». YANNICK. Un prénom, enfin, et le tatouage s’incarne, épousant les traits d’un anonyme qui ne l’est plus. Je l’ai trouvé, ma chérie.
— Un fan de Led Zep ? Il a plutôt l’air d’un punk.
— Zos est aussi punk que je suis fan de Dalida. Il aime les larsens, quoi.
— Et… je peux le voir ?
— Il n’est plus là, il est parti il y a un mois.
Je me contiens, serre les poings.
— Parti où ?
— À Marseille.
— Hein ? Mais… pourquoi ?
— On a tout essayé, mais il n’a pas réussi à décrocher. Du coup, je l’ai envoyé chez mon pote Jules, qui s’occupe de jeunes en difficulté.
— Il est toujours là-bas ?
— Oui. Jules m’appelle chaque semaine pour me donner des nouvelles. Zos s’est trouvé une gonzesse, là-bas, ça lui fait du bien.
Je n’ajoute rien, absorbé par mes pensées. Marseille. Je n’y suis jamais allé et ce que j’en connais ne m’attire pas. Le fief de Defferre, baron du PS, opportuniste notoire et anticommuniste acharné. Cette ville étouffée entre une mairie féodale et des parrains sanguinaires. Et c’est là que ton assassin se trouve, désormais. En roulant vite, je le cueillerai avant minuit. Le gars de l’association me note l’adresse de son pote – « Jules Girardot, le Relais de l’Espoir, Air-Bel, tour 3 » – dans le 13e, ainsi que le numéro de téléphone. Je glisse le papier dans ma poche.
— Merci pour les infos.
— De rien. Quand vous le verrez, passez-lui le bonjour de Léo.
— C’est qui ?
— Ben, c’est moi.
Je le salue et repars vite, trop vite, me sens vaciller. Le mec me retient par le bras – « Monsieur ? » – puis m’installe sur une chaise, avant de disparaître. Les secondes qui suivent sont d’une solitude mortifère, où je me sens en proie à une vieillesse accélérée, lorsqu’il ressurgit avec un grand verre d’eau.
— Tenez. Ça va vous faire du bien.
Trois gorgées, et je me rétablis sur la chaise. Devant moi, Léo. Son prénom, ses dreads, son tee-shirt Bruce Lee. Ses collègues l’ont rejoint : un mec et deux nanas, dont une petite rousse avec une longue tresse. À l’arrière-plan, l’affiche de leur asso et une salle où végètent des tox de trente kilos.
— Ça va mieux ?
— Ouais… peu dormi… pas mangé…
On me tend un sachet de madeleines. J’en engloutis deux, ce qui me régénère, mais pas suffisamment. La déprime s’installe, car je suis incapable de reprendre la route maintenant, d’autant que la crampe n’est pas loin. Ma cuisse, qui frémit. J’étends la jambe, sursaute au son d’un vacarme, à l’extérieur : tambours et mégaphone. Je me lève, marche jusqu’à la vitre, découvre un attroupement sur le parking avec des banderoles – « Toulouse ensemble », « Mirail/centre-ville : mêmes droits pour tous ».
— Ça y est, soupire Léo, c’est reparti…
— Mm ?
— Un rassemblement de riverains. Vous devriez y aller avant l’arrivée des flics.
— C’est quoi le problème ?
Léo et les siens échangent un soupir, puis il sort son tabac et se roule une cigarette :
— Pendant des années, ils ont promis plein de trucs pour ici. 20 000 logements, des cinés, piscines, hôtels…
— En venant, j’ai rien vu de tout ça.
— Le Mirail devait être – je cite – un lieu « générateur de joie de vivre », mais c’est un ghetto pour chômeurs. Il y a que la moitié des logements, c’est tout.
— T’exagères, intervient la rousse, ils ont quand même construit la fac.
— Sans campus. Il y a rien pour les étudiants. Du coup, les habitants rencardent les journalistes, pour que les gens voient ce qu’est la vie au Mirail.
J’observe l’attroupement, distingue en effet une équipe de télé. Micro. Caméra. Brushing. La foule s’épaissit. Certains se bousculent pour parler aux journalistes, d’autres enflamment des pneus et… je sors aussitôt, m’élance à travers le parking :
— CASSEZ-VOUS !
Beaucoup s’écartent sur mon passage, et ceux qui ne le font pas, je les expulse. Fou de rage, je fonce vers ma R5, encerclée par des gamins. L’un, le nez collé aux vitres :
— C’est quoi les cassettes, m’sieur ?
— CASSEZ-VOUS, PUTAIN !
J’en tire un par le col, un mec m’envoie au sol – « Lâche mon fils ! » Il brandit son poing, mais d’autres le ceinturent par-derrière, l’éloignent de moi. Pleurs des gamins, fureur des parents. Les membres de l’asso accourent :
— Qu’est-ce qu’il se passe ???
— Ils ont failli lui faire peur !
— Faire peur ? À qui ?
— FOUTEZ-MOI LA PAIX !
Je me relève sous les insultes, m’enferme dans la R5. Je démarre en trombe, quitte le quartier, fonce sur une avenue… puis freine d’un coup sec, ouvre la portière et vomis dans le caniveau. J’entends des voix – les gens en terrasse, qui m’observent avec dégoût. J’essuie mes lèvres d’un revers, avant de régurgiter à nouveau, plus violemment, à m’en déchirer le corps. Yannick.
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