Les Gentils
Chapitre 26
- 26 -
23 heures passées.
Seul, avec mes pansements, dans la cabine téléphonique. J’insère les pièces, compose le numéro de ta mère et attends, concentré sur l’aéroport Marseille-Provence. Sa tour de contrôle, ses pistes balisées de lumières qui se perdent dans la nuit.
— Franck ?
— Ouais.
— Vu l’heure, je me doutais que ce serait toi.
— Ça aurait pu être ta mère.
— Ça fait longtemps qu’elle n’appelle plus aussi tard.
Deux ans et cinq mois, exactement. Week-end de Pâques chez les beaux-parents ; sauté de veau et rosé. Un chouette moment en famille où, après la énième discussion politique, sa mère a remis ça avec ses angoisses existentielles, celles des coups de fil qui te réveillaient à minuit. Bref, j’ai recadré mamie.
— Franck ?
— Je suis là. Je voulais te dire que…
— Moi aussi, j’ai un truc à te dire. Le commissaire m’a contactée, ils ont arrêté un toxicomane qui correspond au signalement.
— Chirihane…
— Il a effacé son tatouage, mais les deux sœurs sont revenues pour l’identification et l’une est quasiment certaine que c’est lui.
— Je comprends que tu t’emballes, mais il est en Guyane.
— Hein ???
— Je sais. Je ne m’y attendais pas, moi non plus.
— C’est impossible. Je te dis que les flics l’ont arrêté !
— Et moi, je te dis que ce n’est pas lui. Mon info est fiable, je connais deux personnes dans deux villes différentes qui l’ont côtoyé.
— T’en sais rien. Ils t’ont peut-être dit ce que tu voulais entendre… Franck… je ne sais pas pourquoi tu t’acharnes, mais reviens, s’il te plaît.
— Mon avion décolle dans vingt minutes.
Elle commence une phrase qui s’interrompt dans un sanglot contrôlé, et les secondes qui suivent ne sont que silence. Le même que la dernière fois. Nous qui parlions tant, qui passions des nuits à discuter dans le bureau et à refaire le monde autour d’une bouteille, nous voici désormais réduits à la gêne grotesque du non-dit, comme deux étrangers.
— Franck… tu me fais peur.
— T’inquiète, je sais ce que je fais.
— Non ! Reviens, et on ira au poste. Il faut que tu le voies, qu’on le voie ensemble !
— C’est pas lui, tu perds ton temps. Désolé, il faut que je te laisse.
— Attends !
— Quoi ?
— Appelle-moi dès que tu es arrivé. Et fais attention.
— Promis. Allez, prends soin de toi.
— Toi aussi… je… je t’embrasse.
Je songe à lui dire la même chose, par réflexe ou nostalgie, mais je raccroche. Sors de la cabine. Observe ma R5. Son capot enfoncé, sculpté au platane, puis l’habitacle avec mes cassettes, tes peluches. Ça a intrigué Jules, qui a eu la décence de ne pas me questionner. Il avait prévu de rester jusqu’au décollage, mais une nana est venue le chercher à moto – tentative de suicide à l’asso – et il a dû partir précipitamment. Ça m’arrange. Certains moments nécessitent d’être seul.
Le ventre noué, je dévisse le bouchon du jerrican, asperge la carrosserie, les sièges, tes dessins. L’essence s’y imprègne et souille ton imaginaire, tes princesses aux longues tresses. Quelques giclées d’essence, encore, et je balance le jerrican, allume une clope. M’en veux pas, je suis obligé de le faire. Je sais que c’est notre maison et c’est justement pour ça que je le fais, pour que personne n’y touche, pour qu’elle reste à nous pour toujours. Rien qu’à nous. Et puis, dans mon sac, j’ai gardé l’essentiel : ta robe violet prune, celle que tu portais ce jour-là.
Dernière taf’, et je jette ma clope à l’intérieur de la bagnole. Une, deux, cinq flammes apparaissent, se multiplient pour enlacer mes cassettes. Rock, pop, psyché… mes idoles se déforment et s’embrasent, unies dans le même crépitement. L’égalité par le feu, où les seules nuances sont celles de ces arabesques bleutées aux reflets safran. C’est beau, c’est douloureux, c’est l’heure d’y aller. Je mets le sac sur mon épaule, m’oriente vers le tarmac. En face, les moteurs du DC-10 commencent à vrombir, brûlant mes larmes.
OceanofPDF.com