Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 10 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 10

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Ouais, je sais ce que tu te dis. D’abord, le clodo, comme par hasard, puis les deux mecs, comme par hasard. Moi aussi, en rentrant tout à l’heure, je me suis dit que ça faisait beaucoup de coïncidences. Comme dans ces films où le téléphone sonne alors que le couple était sur le point de baiser. Mais là, c’est pas un film, c’est la réalité. Et ces coïncidences, si c’est ça, ne sont pas les premières.

Qu’est-ce qui fait que je suis retourné à la boulangerie ?

Qu’est-ce qui fait que j’ai rencontré ce clodo ?

Qu’est-ce qui fait que ses mots m’ont conduit dans le 14e ?

Qu’est-ce qui fait que les autres me sont tombés dessus ?

Qu’est-ce qui fait qu’ils connaissent un tox à l’épaule tatouée ?

Qu’est-ce qui fait que ce salaud est entré une minute après toi ?

Je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est qu’un mec correspondant au signalement de ton assassin se trouve dans le Sud. Tu doutes encore ? Je vais te raconter un truc. Ça remonte à dix ans. Ce matin-là, j’avais prévu de racheter des clopes. J’aurais pu y aller de suite, mais j’ai glandé, écouté de la musique jusqu’à midi, où je me suis enfin décidé à sortir : et c’est là, en entrant dans le tabac, que j’ai bousculé ta mère, que son café s’est renversé, que je lui en ai offert un autre et qu’on a fait connaissance. Si j’étais venu plus tôt, je ne l’aurais peut-être jamais rencontrée et tu n’aurais jamais existé. Tu vois, ça aussi, c’est une sacrée coïncidence et elle n’est pas plus grotesque que les autres.

Moi, en tout cas, j’y crois et j’irai dans le Sud pour le traquer. Mais pas maintenant ; il faut que je me ménage un peu. Rester à l’appart, reposer mes côtes, désinfecter mon arcade et le reste. Du bout des doigts, je saisis l’extrémité du pansement et le décolle délicatement de mon nez. Aïe. Mon nez pas cassé malgré la violence de leurs coups. Besoin de dormir, alors aujourd’hui, je n’irai pas bosser. Nu, enfoncé dans le canapé, j’avale un antalgique, regarde ma montre – 9 heures – et attends le sommeil… mais les marteaux-piqueurs reprennent au carrefour. Démentiels, les décibels traversent mes volets, violent mon intérieur. Ça pilonne, creuse, craquelle mon cerveau, mais je ne résiste pas. Inutile. Non, j’encaisse.

Longtemps.

Longtemps.

Longtemps.

Longtemps.

Longtemps.

Longtemps.

Longtemps.

Longtemps.

Longtemps.

Longtemps, et le supplice cesse enfin. Je reviens à moi, tremblant, tassé sur le canapé, regarde ma montre. 13 heures, déjà. Les ouvriers sont partis bouffer et ont débranché leur matos, mais les travaux continuent dans mon cerveau, mitraillé par les pointes d’acier, jusqu’à ce que le mal s’amenuise. Les oreilles bourdonnantes, je redécouvre alors le silence après quatre heures d’enfer. Et c’est bon, putain. Extase inouïe, goûtée pour la première fois, dont l’intensité a tout d’une virginité reconquise. Je m’y abandonne, lorsqu’une sensation de malaise me saisit.

Plus de sons.

Plus de sens.

Plus rien.

Vide souverain, il me lacère de ses griffes invisibles. J’étais nu, me voici vulnérable. Je ne suis pas fait pour ça, ce non-bruit impitoyable, alors j’invoque la ville, les klaxons, le chaos urbain, mais le rien s’épaissit en néant total, qui m’annule instantanément. Je ne suis plus. Plus qu’un cri désespéré. Du bruit, vite, maintenant. Je m’empare de la télécommande, allume la télé…

« Alors que 3 000 emplois sont toujours menacés à Longwy, le fabricant de jouets AMPA-France vient d’annoncer la suppression de quarante et un postes. »

… et ça va déjà mieux. Un peu. Car l’oppression perdure dans ma chair. Cigarette, briquet, bouffée, et je me relâche devant les infos en attendant que les travaux reprennent. Impatient.

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