Les Gentils
Chapitre 28
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— Ceinture !
L’ordre s’accompagne d’un geste, Meyrieux mimant la sangle de mon harnais. Je remets les bretelles et, comme lui, me harnache fermement. Secousses. Les vibrations bousculent mon cerveau, pulvérisant ce qu’il y restait de sommeil. À droite, Meyrieux – bras croisés, jambes étendues – m’adresse un sourire dont je ne saisis ni le sens ni le but. En face, les militaires sont attachés eux aussi, alignés en brochette kaki. La carlingue et les palettes claquent, assourdissantes, tandis que l’appareil amorce sa descente.
Excitation.
Yannick.
Agrippé aux accoudoirs, je regarde ma montre, mais n’y vois qu’un flou frénétique. L’avion rugit : fracas et grincements distordus. En face, les motoculteurs s’entrechoquent. Peur qu’ils se décrochent, m’écrasent. Ma chérie. Me broient. Ma chérie, je t’aime. Ça y est, on touche la piste. Séisme. Ça geint, ça tonne, du sol à la paroi supérieure, et mes tympans se débouchent dans la furie du DC-10… 9… 8… 7… 6… 5… 4… 3, eeeeeeeeeeeeet l’appareil se stabilise enfin. Retour au silence, qui m’a tant manqué durant le vol. Je me relâche dans le siège. Les militaires sont déjà debout, avec leurs sacs à dos et leurs armes en bandoulière.
— Café ?
Meyrieux, un thermos à la main. Je me détache, fais craquer mes cervicales.
— Je veux bien, merci.
Il remplit deux tasses et j’avale une gorgée, savoureuse. Mon premier véritable arabica depuis que j’ai quitté Paris. Un plaisir en appelant un autre, l’envie de tabac se fait pressante. Meyrieux s’empare d’un petit spray. Répulsif antimoustiques, qu’il vaporise sur ses bras, son cou, ses mollets, avant de me tendre la bombe.
— Vous pouvez le garder, on en a tout un stock.
Je le remercie, me vaporise en toussant, glisse le spray dans ma poche. Meyrieux, enfilant une parka :
— Vous devez être pressé de retrouver votre famille.
— Oui… j’ai hâte.
— Le bus pour Cayenne part d’ici une heure. Les chauffeurs conduisent comme des dingues, mais n’ayez crainte, ils sont pros.
L’un des pilotes sort du cockpit, desserre sa cravate d’une main lasse, déclenche l’ouverture de la porte. Il me salue d’un hochement de tête, avant de sortir. Dernière gorgée, puis je pose la tasse, enfile ma veste. Dans la poche intérieure, mon passeport et mon enveloppe avec 2 000 balles. C’est sans doute trop, mais en une semaine, je me suis habitué aux imprévus.
— Merci encore.
— De rien. Et bienvenue en Guyane !
Les militaires détachent les motoculteurs, retirent les cales. Meyrieux les rejoint et, à sa posture, ses mains sur les hanches, je vois qu’il m’a déjà oublié. Sac sur l’épaule, je traverse l’avion en direction de la sortie, où j’entrevois la nuit. Quelques mètres encore, quelques marches, et je m’arrête à la moitié de l’escalier.
L’air.
Chaud.
Tranchant.
Alourdi d’une incroyable moiteur.
— Pardon !
L’autre pilote, derrière. Je vacille, pose ma main sur la rampe et. Continue. De. Descendre. Usé, un peu plus courbatu à chaque marche. L’atmosphère, dense, qui scie mes fémurs jusqu’à la moelle.
Je foule la terre, essoufflé, écrasé sous le poids du sac. Vertige et nausée se disputent mon âme, qui s’apaise sous l’effet d’une vision : la lune rousse, dominant une forêt de palmiers enlacés par une brume argentée. Sublime. Ouais, mais je ne suis pas dupe. Moi, le Parisien, fils du béton et de la pollution, je ne suis qu’un vulgaire touriste au ressenti exotique post-colonial. Plus j’y pense et plus mon cœur s’assèche, nécrosé par le cafard à 8 000 kilomètres de chez moi, de mes racines. Déprime extrême, où je me sens amputé de ce que j’ai de meilleur, comme si j’étais venu ici avec le pire de moi-même.
Des mecs en shorts accourent. C’est donc ça, les Hmongs : des nabots bridés à la maigreur de fakirs. Ils s’agglutinent à l’arrière de l’avion, où les militaires descendent la cargaison sur des transpalettes. Assailli de moustiques, j’allume une Winston et la flamme perturbe la nuée, qui se reforme pour brouiller ma vue. J’agite la main, règle ma montre sur 4 h 42. Un rouage s’articule, une aiguille recule, et je me sens enfin en Guyane. Le Temps, cette escroquerie.
J’avance dans la nuit finissante, où de jeunes métis fument devant une rangée de bagnoles. Ils me ciblent et se ruent sur moi. Au harcèlement des moustiques s’ajoute – « Taxi ? » – celui des chauffeurs – « Taxi ? » – entravant mon trajet – « Taxi, monsieur ? » L’un entreprend d’ôter mon sac, je le repousse.
— Tire-toi !
— C’est pour vous aider, monsieur !
— Tire-toi ! Cassez-vous ! Tous !
Ils me lâchent la grappe et retournent devant leurs bagnoles, tandis que je repère un Noir dans un taxi isolé. Mon futur chauffeur. Pourquoi lui et pas eux ? Ma chérie, tu sais bien que je déteste qu’on me force la main. Et ces gars, comme tous les crève-la-dalle du monde, transpirent la roublardise. Non, c’est vers lui que je m’oriente, et tant pis si j’ai quelques regrets en découvrant la carrosserie défoncée de son tacot. Au volant roupille un vieillard en marcel, le visage taillé dans l’écorce. Sa casquette Total et son bermuda aux couleurs du Brésil complètent le tableau, auquel s’ajoute une bouteille de Coca sur le siège passager. Je m’approche :
— Bonjour.
Il émerge et, voyant ma gueule, réajuste sa casquette.
— Bonjour, monsieur !
— Je vais à Saint-Luc.
— Oh, c’est loin, ça ! Il y en a pour une bonne heure !
— J’ai de quoi payer.
Je sors l’enveloppe discrètement, lui montre mes billets. Ses yeux s’écarquillent, trahissant sa vie de misère. Il ouvre sa portière pour sortir.
— Je vais mettre votre sac dans le coffre, monsieur !
— Je préfère le garder avec moi.
— Comme vous voulez, monsieur !
Ses « Monsieur ! » m’exaspèrent, m’enferment dans le rôle d’un riche Métropolitain que je ne suis pas. J’ouvre la portière, balance mon sac à l’arrière et m’y installe. Habitacle aux odeurs mêlées de vieux cuir et de lard fumé. Ce reste de sandwich sur le tableau de bord, à quelques centimètres d’un crucifix et d’une photo avec trois gamins aux sourires éclatants. Le chauffeur tousse, le moteur aussi, puis nous voilà sur la route sinueuse. La lune se perd dans le ciel, où l’aube se profile.
— C’est votre première fois en Guyane ?
— Ouais.
— Vous venez d’où ?
— Paris.
— Et…
— Pas envie de parler.
Le mec se vexe ; sourcils froncés dans le rétro intérieur. Je me concentre sur le paysage, et les moustiques, les minutes, les arbres s’accumulent. Je ne crois pas en avoir vu autant depuis l’enfance ; vacances dans le Jura chez tonton Mimi. Un mec super. S’il était encore là, il t’emmènerait cueillir des myrtilles et vous feriez les tartes ensemble, sur la terrasse. Et puis, il t’aurait couverte de cadeaux, comme ce camion en plastique qu’il m’avait offert. Il y avait des logos « Police » pour les portières, en décalcomanie, et tu sais quoi ? En voulant les coller, Mimi s’est trompé de côté et les motifs se sont imprimés sur son paquet de tabac. On s’est bien marrés, ce jour-là.
Le chauffeur opère un virage, je consulte ma montre. 5 h 18. J’ai rien vu passer, ni le temps, ni la disparition des arbres au profit d’une épaisse végétation. Seule constante, la brume, où résonnent des cris rauques particulièrement désagréables.
— C’est quoi, ce bruit ?
— Ah ! Vous voulez parler, maintenant ?
Il n’a pas digéré notre dernier échange et me le fait payer. C’est de bonne guerre, sans compter qu’il a un avantage : il sait que je ne peux me permettre de gueuler, ni exiger qu’il me laisse ici, dans ce néant brumeux, loin de tout.
— Alors, c’est quoi ?
— Les singes hurleurs.
— Et c’est tout le temps comme ça ?
— Oui, monsieur.
— Même la nuit ?
— Non. La nuit, c’est les arbres.
Je n’ai rien compris, mais ne demande aucune explication, car j’ai mieux à faire : fouiller mon sac. Au toucher, je devine le plastique de la bouteille d’eau, le tissu de mes fringues, la douceur de ta robe violet prune, le carton de la boîte de médocs. Chercher, puis trouver le couteau à cran d’arrêt. Ma vengeance, que je serre fermement, tandis que le chauffeur fredonne un air enjoué aux sonorités créoles.
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