Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 26 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 27

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Trois heures.

VRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR !

Trois heures avec ça.

VRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR !

Et je n’en suis qu’au tiers du voyage. J’ai essayé de lire Best, mais impossible de me concentrer. Depuis, je me fais chier dans ce DC-10 converti en avion-cargo. À bord, on est dix : les deux pilotes que je n’ai pas vus, les six militaires qui jouent aux cartes et ce jeune en chemisette à quelques mètres de moi, qui lit Le Provençal. « Hubert Meyrieux, enchanté ! » – envoyé par le secrétaire d’État aux DOM-TOM. Il m’a demandé ce que je faisais là, j’ai dit que j’allais rejoindre ma famille à Cayenne et il n’a pas cherché à en savoir plus : Meyrieux, un ami d’un ami d’un ami de Jules. Marseille, une ville à part.

J’observe les motoculteurs, les palettes enveloppées de plastique : cinquante tonnes d’engrais, de plants et d’ustensiles destinés aux Hmongs. J’avais jamais entendu parler d’eux, alors Meyrieux m’a expliqué que ce peuple avait rallié la France, puis les Ricains, en Indochine pour combattre la menace rouge. Le problème, c’est que les cocos ont pris le pouvoir, alors les Hmongs ont eu chaud au cul. Sur les milliers de demandeurs d’asile, des centaines ont été dispatchés en Guyane pour la repeupler et booster l’agriculture.

Je me sens à plat ; ça doit être à cause du vaccin. Un soupir, et je fixe Meyrieux, concentré sur son journal. Je lorgne la une, entrevois des chiffres : sondage sur la peine de mort – 58 % de partisans – avec retour sur la p’tite Marie-Dolorès et interview des avocats de Ranucci, qui exigent la révision du procès.

— Il était temps.

— Parlez plus fort, me dit-il, je n’entends rien !

Je me rapproche.

— La révision du procès Ranucci. Il était temps.

Meyrieux esquisse un rictus, ce qui m’intrigue.

— Quoi ?

— Ranucci était coupable. J’ai des contacts au SRPJ, je connais des journalistes qui ont bossé sur l’enquête, et je vous garantis que ce n’est pas une erreur judiciaire.

— Heu… il y a quand même des zones d’ombre.

— Comme ?

— Ses aveux, sous la pression des flics.

— Aucune trace de coups n’a été constatée par les médecins. Il a tout balancé dès le début : le rapt, son couteau planqué dans la boue… des aveux complets, réitérés.

— Et le pull retrouvé sur le lieu du crime ?

— Non, à un kilomètre, mais Ranucci y a vu une opportunité : « C’est pas moi le tueur, c’est l’homme au pull-over rouge. » Puis, sa mère a fabriqué le truc avec les médias, en payant une femme pour un faux témoignage.

— Sérieux ?

— S’il n’y avait que ça. En avril et en juin, juste avant le rapt, il a été vu dans deux autres cités en présence de gamins. Même look, même bagnole, même procédé : « Les enfants, je cherche mon chien noir, vous m’aidez à le retrouver ? »

— Merde… et ces gamins… il les a tués ?

— Non, heureusement. Il devait être en repérage.

Abasourdi, j’accuse le coup.

— J’en reviens pas…

— C’est normal. Belle gueule, bien éduqué… il avait le profil du parfait innocent, fils d’immigrés victime de racisme, etc. Pour ce qu’il a fait, il méritait la perpétuité, pas la mort. La guillotine est d’une barbarie sans nom. Enfin, ce n’est que mon avis. Vous en pensez quoi ?

Je ne réponds rien, abasourdi, et Meyrieux reprend sa lecture. Je sens qu’il ne m’a pas tout dit, qu’il a d’autres révélations à partager, mais je ne veux plus rien entendre. Christian Ranucci coupable, alors que j’ai passé quatre ans à le défendre face à ceux qui réclamaient sa tête. « Il méritait la perpétuité, pas la mort. »

Yannick, si.

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