Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 76 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 78

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« … NIGHT ! WHITE NIGHT !

WHITE NIGHT ! WHITE… »

OceanofPDF.com

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Réveil.

Lit.

Moustiquaire.

Déjà vu, déjà debout, ce qui m’étonne et me rassure. Mes pieds, redevenus fiables. De mon périple, ils n’ont gardé que des cicatrices, à l’instar de mes bras, dont je redécouvre la peau bronzée, décrassée. On m’a lavé, déposé des fringues propres sur la chaise : slip, marcel, jean et baskets à ma taille. Quant à ma montre, on me l’a retirée. Le cadeau de ta mère, qui me manque, mais pas autant que toi.

Je détaille le lieu, sorte d’hosto miniature un peu cheap, avec une dizaine de lits disposés en U. Deux sont occupés : à droite, une nana ronfle, et là-bas, un blond sous perfusion, recroquevillé. Je caresse mon épaisse barbe, saisis la cruche pour remplir le gobelet, verse de l’eau à côté – ma main, fragile. Sensation de régression, humiliante, gommée par la fraîcheur de l’eau. J’ajuste mon jean tombant, me tourne vers le grand miroir à bascule. Choc. J’ai dû perdre au moins 10 kg ; aussi maigre que… et Yannick me revient. Sa gueule, son tatouage Anarchie.

Lui, quelque part dehors.

Enfin, après tout ce temps.

Je serre les dents, traverse la pièce d’un pas martial et ouvre la porte, ensorcelé par le panorama : palmiers aux feuilles rubis, bananiers et citronniers étincelants, buissons constellés de baies arc-en-ciel, champs de maïs aux reflets d’or… ce que la nature a de plus beau à offrir a germé ici, parmi ces jardins d’enfants, ces potagers féconds où l’on cueille avec le sourire. Des centaines de gens, jeunes et vieux, Blancs et Noirs, unis dans l’émancipation du labeur. Je les observe, envoûté par cet éden étendu à perte de vue, traversé de colibris et de perroquets aux plumages de bonbons. Jamais. Jamais je n’ai eu à contempler une telle magnificence, même à bord de la pirogue. Ce jour-là, la jungle m’avait subjugué. Aujourd’hui, elle m’émeut par son extraordinaire générosité, sa capacité à accueillir les humains pour y sublimer leur idéal de paix. Jonestown, le rêve de mes vingt ans devenu réalité. Là où tout commence, où tout s’arrêtera bientôt.

— On a réussi, ma chérie.

— Non, c’est toi. Je suis désolée pour ce que je t’ai dit.

— C’est rien. Je t’aime.

— Moi aussi, je t’aime. Et je suis fière d’être ta fille.

Darius surgit, une bêche à la main, coiffé d’un chapeau de paille.

— Salut, Franck ! Ça va mieux, on dirait !

— C’est… c’est magnifique…

— Et encore, t’as rien vu ! Dis, tu m’as fait peur, l’autre soir ! Je t’ai rattrapé à temps ! T’as failli t’écrouler !

— Ah… quel jour on est ?

— Le 7.

— Le 7 quoi ?

— Novembre ! Tu m’as l’air bien déphasé, toi !

Un mois. J’ai passé un mois dans la jungle – seul – et j’en reviens pas d’avoir survécu. Ma stupeur fait place à une fierté vaine, n’ayant personne avec qui partager mon exploit.

— Darius, j’avais une montre et…

— Ils ont dû te la retirer pour la toilette. J’ai cinq minutes, je te fais visiter ?

J’acquiesce, aperçois des poules et des cochons flairant la terre. L’un d’eux vient renifler mes pompes, repart en direction d’un potager, où bossent des mecs torses nus. À première vue, aucun tatouage. Darius m’indique le pavillon dont je suis sorti :

— Bon, ici, t’as compris, c’est le dispensaire. Ça, c’est l’école, et derrière, la nursery. Avant-hier, on a fêté le trente-troisième bébé.

— C’est beaucoup.

— Ben, on est un peu plus de mille.

— Ah… où sont les autres ?

— Ils déboisent les environs pour l’expansion du site.

Il m’explique d’un air emballé, me dit qu’ils ont bâti Jonestown en un an « tout seuls, à la sueur et à la machette », oubliant d’évoquer ces pelleteuses à l’arrêt. Je me garde d’y faire allusion pour ne pas sabrer son engouement, quand Yannick me revient en mémoire. Mille personnes, ici, mais je le trouverai, je t’en fais le serment. Darius avance, la bêche sur l’épaule, et je le suis, ménageant mes pieds. On marche entre les potagers à l’abondance sidérante, où les gens – « Hi ! » – me saluent un à un – « Welcome ! » Je leur réponds, avant d’apercevoir une tour avec des haut-parleurs, d’innombrables cabanons turquoise reliés entre eux par du linge étendu en guirlandes multicolores.

— C’est immense… j’ai connu une communauté hippie, mais là…

— Nous, c’est différent. Jonestown est une colonie agricole de 11 000 hectares.

— Et comment…

— On loue au gouvernement du Guyana. Il craignait une invasion du Venezuela, alors il nous a filé ce terrain : les autres auront jamais les couilles d’attaquer un millier d’Américains ou Carter leur enverrait l’armée ! Tiens, là, c’est l’école. Et ici, la scierie.

— Et ça, c’est quoi ?

— La cantine. C’est là aussi qu’on organise les fêtes, les réunions.

On dépasse l’immense carbet au toit de tôle, ouvert sur l’extérieur. Bancs. Longues tables. Estrade. Large chaise en osier sous une pancarte. J’y devine un message, mais Darius m’invite à le suivre, ce que je fais, séduit par la beauté du site. Autres potagers, autres agriculteurs, autres salutations au même sourire. Exactement le même que celui de Darius, cette franche amabilité tout en hospitalité et bienveillance, à la limite de la béatitude. Et toujours aucun tatouage Anarchie.

— Et donc, vous vivez en autarcie… c’est légal, ça ?

— Légal et solidaire. Le gouvernement est socialiste, comme nous, même si on se réclame plutôt du socialisme apostolique.

— Connais pas. C’est quoi ?

— C’est le bonheur, Franck ! Ici, on vit dans la paix et le partage.

— Ça fonctionne vraiment ? J’y croyais avant, mais…

— … tu t’es fait avoir, comme moi ! C’est logique, les idéaux ont toujours été un produit du système, ce monde capitaliste qui oppose tout, les hommes et les femmes, les Blancs et les Noirs, la foi et la révolution. Mais si on y réfléchit, le pentecôtisme et le marxisme ont beaucoup en commun, à commencer par l’égalité entre les êtres.

— Mouais…

— Je comprends ton scepticisme, j’étais pareil, mais on y est arrivés ! On l’a fait, mec ! Regarde autour de toi ! Regarde-nous ! Sens !

J’observe, des jardins aux cultivateurs, des palissades en bois blanc aux gamins jouant à l’ombre des arbres fruitiers. Tableau paradisiaque, dont l’harmonie me parvient à la faveur d’une brise aux arômes de fleurs.

— Tu doutes encore, Franck ? Père te dirait que…

— « Père » ?

— C’est grâce à lui qu’on a créé tout ça. Lui, il dit que c’est grâce à nous, il refuse qu’on l’idolâtre, il dit que c’est à cause de ça que les religions ont échoué, mais moi, je sais que, sans lui, j’aurais jamais ouvert les yeux. Moi et les autres.

— C’est votre chef ?

— Oh, non ! Comme il le dit lui-même : « Seul, je ne suis rien. Ensemble, nous sommes tout. » J’ai jamais côtoyé quelqu’un d’aussi humble, d’aussi juste ! Tu sais, lorsqu’il était en Californie, il mariait les Noirs et les Blancs ! Ça lui a causé des problèmes, le KKK l’a menacé et tout, mais il a jamais lâché ! Quel courage, quelle intégrité !

— S’il est si courageux, pourquoi il a quitté les États-Unis ?

— Trop de monde. Il nous fallait plus d’espace, et c’est pas fini, on arrête pas d’accueillir des nouveaux. T’es le vingtième depuis le début du mois !

La visite se poursuit avec son lot de découvertes (W-C avec sciure, cabines de douche, terrain de basket) et de « Welcome ! ». De jeunes Noirs, essentiellement. Soit Yannick est à l’intérieur d’un cabanon, soit il déboise les alentours. On dépasse un petit terrain herbeux, que Darius me présente comme le cimetière. Je n’y vois aucune croix, mais huit bouquets et autant de prénoms gravés sur des rondins de bois.

— Le dernier décès remonte à une semaine.

— Et…

— Le climat. Certains ne le supportent pas, surtout les vieux.

On s’éloigne du cimetière et il me parle de son enfance dans le ghetto d’Oakland, de sa mère française, de son père qui s’est tiré, de ses galères avec « des sales personnes croisées au sale moment », puis plante sa bêche et croise ses mains sur le manche :

— Et toi, alors ? Comment tu t’es retrouvé dans la jungle ?

— Je voulais venir ici.

— Tu débarques de Paris exprès pour nous ?

— Un pote m’a parlé de vous et m’a invité à le rejoindre ici. Il s’appelle Yannick.

— Ça me dit rien. C’est quoi son nom ?

— Heu… en fait, c’est juste une connaissance… il est brun, assez maigre et…

Un larsen strident provoque mon sursaut, précédant les haut-parleurs :

« WE’RE PEOPLES TEMPLE !

WE WORK FOR PEACE ! »

Voix grave, celle d’un homme au timbre chaleureux, diffusée à travers tout le site. Le message résonne, nappe les visages de Darius et des autres d’une intense quiétude, avant de refaire place aux chants d’oiseaux, aux coups de pelles dans les potagers.

— C’était quoi, ça ?

— Père. Il s’adresse souvent à nous. Il vient de dire que…

— « On œuvre pour la paix. » Je comprends un peu l’anglais.

— Ah ! Du coup, pas la peine que je te parle en…

— J’ai dit « un peu ». Les autres reviennent quand de la jungle ?

— Au crépuscule. D’ailleurs, il faut que j’y retourne ! À plus !

Darius se casse avec sa bêche, sa démarche cool d’Afro-Américain sympa. Un mec bien. Je le regarde s’éloigner, observe les agriculteurs tout autour, les entends parler américain. Je comprends les trois quarts et c’est grâce à Cindy, à laquelle je repense. Une nana de Liverpool, rencontrée après l’armée. J’en ai gardé de bons souvenirs et quelques notions d’anglais, sans lesquelles je serais totalement perdu, ici. Yannick. Je le cherche parmi les habitants, tandis que la voix reprend, là-haut :

« PAIX ! NOUS ŒUVRONS POUR LA PAIX ! »

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