Les Gentils
Chapitre 46
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Si tu l’avais vu. Un fou. Il jouait si vite qu’on ne voyait plus ses bras. Non, j’exagère pas. Il y a six ans, à la fête de l’Huma, j’étais au premier rang et c’était incroyable. Pas une seule seconde, je ne l’ai vu s’arrêter. Même entre deux toms, pour se désaltérer, il gesticulait, possédé, la moindre pause faisant partie du show.
Il était né comme ça. Lui, le cancre hyperactif, qualifié par ses profs d’« attardé sur le plan artistique ». Ils avaient raison. C’était pas le meilleur batteur du monde, mais le plus stupéfiant. Sa technique, c’était le chaos. Déjanté 24 heures/24, il vivait dans l’extrême – orgies, balades en aéroglisseur, chiottes dynamitées, suites d’hôtel saccagées – jusqu’à ce jour où il s’est écroulé sur scène, défoncé au somnifère pour cheval. Dès le lendemain, il est reparti au front, assurant la tournée à travers le monde. Plus qu’aucun autre, il faisait corps avec sa batterie, anéantie après chaque concert. Il y avait du Nietzsche en lui, du Bukowski, du Tex Avery, et même du Hitler dans sa folie destructrice. Il incarnait la vie dans tous ses aspects, avec toutes ses contradictions.
Keith Moon.
Le batteur des Who, retrouvé mort, chez lui.
C’est arrivé il y a deux semaines, à Londres. Overdose de médocs, ceux qu’il prenait pour soigner son alcoolisme. « Une trentaine de pilules » ; ce qu’a dit l’article, et j’en ai pas dormi de la nuit. C’est sûr, ces derniers temps, il avait beaucoup grossi et son jeu s’était ramolli, mais bordel, c’était Keith Moon. Accident ou suicide, j’en sais rien, mais je suis sûr d’une chose : les Who, c’est fini, et ma jeunesse est morte avec eux.
— Salut !
Un employé barbu, en salopette dégueulasse et aux ongles noirs, comme tous les autres. J’espérais boire mon café tranquille, c’est foutu.
— Salut…
— Ça va ?
— Mm.
— Mal dormi ?
Il s’assoit à ma droite, décapsule sa Bud. 8 heures du mat’ et déjà à la bière. Trois gorgées, et il regarde ses collègues sortir des baraquements, dépasser le derrick en direction du réfectoire. Leur mollesse trahit une routine que j’ai l’impression d’observer pour la centième fois. Vision déprimante, où la voix de ta mère me revient. Sa voix que je n’ai pas entendue ; impossible de la joindre. Je me sens mal, putain. Le mec aspire trois autres gorgées et continue, bien décidé à parasiter mon début de journée :
— Moi aussi, au début, j’arrivais pas à dormir. Trop de bruits dans la jungle.
— C’est clair.
— Demandez des somnifères au doc.
Le chassé-croisé des employés se poursuit, parmi lesquels je reconnais Philippe, fusil sur l’épaule. Je renoue avec mon café, regarde des employés qui déplacent plusieurs bidons. L’un d’eux interpelle son collègue – « Qu’est-ce tu fous ? » – à côté de moi, qui termine sa canette. Il la broie dans sa main, puis se lève :
— Allez…
— C’est quoi, ces bidons ?
— Mercure. Pour purifier l’or.
— Vous en trouvez ?
— Un peu.
— Et après, le mercure, vous en faites quoi ?
— Ben, rien.
— Comment ça ?
— Ça nous sert plus.
— Vous… vous le laissez dans la rivière ?
— Ben ouais, où vous voulez qu’il soit ? Allez, j’y vais !
Il s’en va rejoindre les siens. Je les regarde charger les bidons à l’arrière des 4 x 4, repense à cette rivière couleur cuivre. J’y revois sombrer les corps qui, de toute façon, étaient condamnés à crever, intoxiqués au mercure, comme tous les pêcheurs du coin. En somme, je n’ai fait qu’accélérer leur destin, leur épargnant un cancer terrible et sans chimio → traitement → pilules → Keith Moon, et la déprime fait son come-back. Je balance mon gobelet dans la poubelle, me dirige vers l’infirmerie. Somnifères.
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