Les Gentils
Chapitre 84
- 84 -
La jungle. On y revient toujours. La jungle et sa moiteur, ses lianes entrelacées, ses feuillages fouettant la carrosserie, comme avant. À se demander si j’ai réellement atteint Jonestown, si je n’ai pas fantasmé ce bled. Après tout, ce que j’y ai vu et entendu pourrait s’apparenter à un rêve, mais les rêves ne sentent pas, et là, ça pue l’aisselle estivale. Tous ces mecs qui blablatent autour de moi, à l’arrière de la camionnette. Américains, Brésiliens… il y a aussi un Mexicain en pleine discussion avec un Néerlandais. Regard azur, blondeur peroxydée ; on dirait Dave en plus maigre, sans Vanina, mais avec bandana.
Yannick. C’est à lui que je pense en observant ma machette. À lui et sa tête tranchée, son corps démembré… et ça freine subitement. On se bouscule, les premiers sautent avec entrain et je descends à mon tour, foule la terre. Pelleteuses à l’arrêt, troncs renversés, feuillages empilés çà et là – on nous a bien préparé le terrain. Je balaie les moustiques, rejoins le groupe devant un haut mur de branches entremêlées : l’enjeu du jour. Tout ça à dégager avec nos seules machettes. Un mec apparaît…
— Ça va, les gars ?
… vêtu d’une combi kaki, mitraillette en bandoulière. Une anomalie dans un paradis comme Jonestown. Je m’approche d’un jeune, lui parle à voix basse :
— Pourquoi il est armé ?
— Pour nous protéger. La semaine dernière, un jaguar nous a attaqués.
Le mec en kaki, les mains sur les hanches :
— Tout le monde est prêt ?
— OUAIS !
— On œuvre pour quoi ?
— POUR LA PAIX !
— J’ai rien entendu ! On œuvre pour quoi ?
— POUR LA PAIX !
— Parfait ! Allez, courage !
Tous s’alignent devant les branches, je me fais une place parmi eux, et c’est parti : les lames s’abattent, le bois craque sans céder, alors on remet ça bruyamment, excitant les perroquets tout là-haut. Je débute à peine que je transpire à fond, mais je m’acharne, creusant l’entaille. Huit coups, et la branche tombe enfin. Les autres en sont déjà à leur troisième.
Plus tard.
Tchac !
Yannick.
Tchac !
Yannick.
Tchac !
Yannick qu’est pas là. Je l’ai cherché partout, j’ai vu des tatouages, mais c’étaient des trucs de gangs, de taulards. À tous les coups, il fait partie du groupe qu’on entend de l’autre côté du chantier. Tchac ! Qui m’éreinte. Tchac ! Sous cette canicule. Tchac ! Comme les autres, ces torses ruisselants, ces lames qui tranchent et tranchent encore, centimètre par centimètre…
— Pause !
… et on s’arrête tous dans une expiration commune. La machette ; je la plante dans la terre, examine ma paume irritée. Si j’avais su, j’aurais demandé des gants.
— Bon boulot, les gars !
Fourbus, les autres se regroupent autour des caisses pour y piocher les bouteilles d’eau, qui passent de mains en bouches, de bouches en mains. Trois gorgées chacun, et pas une de plus : règle à laquelle je m’astreins. Désaltéré, je ne le suis déjà plus en filant la bouteille au suivant, m’assieds dans la terre, m’adosse contre un arbre. Un soupir, et je décolle la casquette de mon crâne, observe l’intérieur pour vérifier à quel point elle est trempée, ce qui ne m’apporte rien. Je la remets, regarde les gars se relâcher dans la même posture que moi. L’impression de m’observer en cinémascope.
— T’en veux ?
Je tourne la tête et découvre un blond de quarante kilos, clope au bec. Sa main osseuse me tend un paquet de tabac. Je m’en empare ; des siècles que j’ai pas fumé. « Merci » – je me roule une clope, craque une allumette et lui rends le tout, qu’il range dans sa poche, avant de m’obliger à lui serrer la main.
— Je m’appelle Roy.
— Franck. Ça fait longtemps que t’es ici ?
— Huit mois. Je sortais de taule, j’avais plus de job, plus de meuf, plus rien… puis, j’ai entendu parler du Temple du peuple. Et toi ? D’où tu viens ?
— France.
— Vraiment ? Waow !
— Je suis venu retrouver un pote. Un Français, comme moi. Brun, la vingtaine, tatouage Anarchie sur l’épaule… ça te parle ?
— Non. C’est cool que tu nous aies rejoints, parce qu’il y a beaucoup de boulot.
— Mm… je suis cassé… je sais pas si j’arriverai à tenir jusqu’à…
Et je réalise. Je réalise enfin ce qui aurait dû m’interpeller dès le début, cette évidence jusqu’ici noyée dans la foule et la multitude d’informations : de ce Roy à Darius, d’Amy à Esther, en passant par ces mecs devant moi, tous les habitants, aucun d’eux ne possède de montre.
— Allez ! On reprend !
Roy et les autres écrasent leurs clopes, se remettent à déboiser. Moi aussi, absorbé par mes pensées. Aucune montre, ni horloge à Jonestown. Puis, cette mitraillette.
OceanofPDF.com