Les Gentils
Chapitre 88
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« À PRÉSENT, SAVOURONS CE DÎNER ! »
La tour : un mirador.
Jonestown : une prison.
Darius et les autres : des illuminés sous emprise.
Une secte, bordel de merde. Je suis prisonnier d’une secte. Et cette question qui me ronge le cerveau depuis des heures : comment ne l’ai-je pas compris plus tôt ? J’ai la haine, putain. La haine à m’en arracher les yeux, ce que je ne peux faire ici, au milieu de cette foule. Mille adeptes, mille gardiens.
« SAVOURONS LE FRUIT DE NOTRE LABEUR ! »
Plus j’y pense, plus l’évidence me pète à la gueule. Leur dévotion, leurs passeports confisqués, leurs réunions nocturnes… je sais, ma chérie, moi aussi, ça m’a surpris, intrigué, mais je n’y ai rien vu d’alarmant, et pour cause : à chaque truc, ils avaient tous une explication logique. L’abstinence ? De la pudeur. La mitraillette ? Une protection face aux fauves. Et tout était comme ça depuis le début. N’importe quel plouc aurait capté, mais pas moi, et j’en crève d’avoir été aussi con, de t’avoir amenée ici.
« MANGEONS, MAIS N’OUBLIONS PAS !
NOUS ŒUVRONS POUR LA PAIX ! »
Si tu savais à quel point je m’en veux. Mais non, j’essaie de comprendre, c’est tout. Yannick, peut-être. J’étais si obsédé à l’idée de le tuer… obsédé et usé… puis, les autres et leur exaltation permanente… comme si tout ça avait anesthésié ma vigilance, alors que le piège était là, partout, à chaque instant. À commencer par l’absence de montres. Aucun repère temporel, et pas de radio, pas de journaux, pas de télé. Jonestown est coupé du monde avec – pour seul média – la voix de Père. Et moi, j’ai parcouru des milliers de kilomètres pour venir m’enfermer ici.
— Tu manges pas ?
Un battement de cils, et je passe de ma gamelle à Darius, en face de moi. Retour à la cantine avec Amy and Co. Ventre noué, je pose ma cuillère :
— Pas faim.
Je pousse mon assiette au centre de la table. Tous me remercient, sauf Esther, qui m’ignore depuis notre arrivée. Visiblement, elle n’a pas apprécié que je l’envoie chier. Qu’elle crève. Qu’ils crèvent tous avec leur gourou, sur son trône en osier. Le révérend Jim Jones ; Darius m’a beaucoup parlé de lui, avant de me dire que tous préféraient l’appeler « Père ». Père qui prédit l’avenir. Père qui guérit les cancers. Père qui est la réincarnation de Moïse, Lénine et Bouddha. J’en rirais si la réalité n’était pas aussi asphyxiante. Et lui avec son micro, ses sermons…
« ŒUVRONS POUR LA PAIX
ET PRÉPARONS L’AVENIR,
CAR L’ENNEMI EST À NOS PORTES ! »
… où chaque mot est pesé, écrasant. Rouleau compresseur insidieux, progressant dans le brouhaha de ses martyrs, si épuisés par leurs journées, si endoctrinés. Des métastases, voilà ce qu’ils sont. Un cancer généralisé d’une table à l’autre, comme ici, où Darius et les siens se partagent ma gamelle. Ça ne leur fait qu’une demi-cuillère chacun, mais ils s’en réjouissent comme d’un buffet à volonté. Pathétiques.
Je les regarde bouffer, mastiquer mollement leur existence, et ça me révulse. Des victimes, ouais. Des vies brisées par la misère et toutes sortes d’épreuves, mais pour lesquelles je n’ai aucune compassion. Et surtout pas Darius, qui m’a empêché d’en finir. De l’empathie, je n’en ai que pour ces bébés, tous ces gamins vampirisés par Jones. Leurs rires, leurs voix fluettes… j’ai si mal que j’arrive même pas à les observer.
— Franck ?
Ramón et sa moustache. J’ai pas envie de répondre, mais je prends sur moi :
— Ouais ?
— Qu’est-ce qui t’a pris, hier ? Pourquoi t’as voulu te suicider ?
— L’enterrement… j’ai pas supporté…
— Heureusement, Darius est arrivé à temps.
— Mm.
— Et c’est pour ça que t’as voulu partir ?
— Laisse-le, dit Darius avant de s’adresser à moi : On te comprend, mec, et on est là.
Darius me gratifie d’un sourire, un peu différent pour une fois. Sourire spontané, où s’exprime toute la bonté dont il est capable. Pauvre mec. Sans son intervention, on serait enfin réunis, toi et moi. Une gorgée d’eau, et je pose mon gobelet :
— Personne n’est jamais parti d’ici ?
— Ben, non. Pourquoi on partirait ? On a tout ce qu’il nous faut !
— Je sais, mais…
— T’es pas bien avec nous ?
— Si… évidemment…
— Alors, pourquoi tu te poses des questions ?
— Comme ça… je suis fatigué…
Darius soupire, sauce sa gamelle avec du pain. Geste banal sclérosé de routine. Des mois qu’il fait ça, des mois que Jones leur pourrit le cerveau.
« OUI ! L’ENNEMI APPROCHE !
ET CE JOUR-LÀ, NOUS SERONS PRÊTS ! »
Plus le Mal se répand, plus l’ambiance est cool. Ils savent tous que j’ai voulu me casser, et pourtant, aucune critique, ni mise en garde. Toute la journée, j’ai redouté que Jones me convoque, me punisse, mais il n’en a pas eu besoin : Darius et les autres sont sa meilleure arme.
Tandis qu’ils terminent leurs gamelles, je cherche Jane parmi la foule. Besoin de lui parler, de retrouver un peu Yannick à son contact, de savoir s’il lui avait parlé de toi. Je dévisage les nanas, de table en table, essaie de la repérer. Tous ces gens, ces regards éteints… et celui de Larry, immobile dans un coin, qui me fixe. Sans ciller, en mastiquant lentement.
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