Les Gentils
Chapitre 25
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Un mec bien, Jules. Pas étonnant qu’il s’occupe des tox, il a la générosité nécessaire. Mais Jules n’a pas que ça, il a aussi un sacré réseau. « Les quartiers, c’est la zone, on est livrés à nous-mêmes, alors on s’entraide », et je confirme : il m’a trouvé une piaule, un passeport à 500 balles et un avion pour la Guyane. Normalement, les vols se font à partir de Paris, mais il a fait jouer ses relations pour que je puisse retrouver mon pote Yannick au plus vite. Ouais, un mec bien, Jules. Bien et naïf, lorsque je lui ai dit que j’avais un cancer du pancréas et qu’il me restait deux mois à vivre.
Non, ma chérie, j’ai pas honte. Plus j’y pense, plus cet odieux mensonge m’investit d’une fierté rarement ressentie, à laquelle je trinque sur le Vieux-Port. Vu la renommée, je m’attendais à mieux. Jamais vu autant de misère au mètre carré. J’aurais pu aller dans les quartiers chics, mais j’ai choisi ce coin car c’est ici que Gene Hackman a tourné la suite de French Connection. C’est fou, quand même : Hackman/Marseille. Le choc des cultures.
Je troque ma clope contre ma pinte, regarde le serveur se démener en terrasse. Beaucoup de monde. Jeunes, vieux, grands, petits, Blancs, Noirs… la clientèle est un échantillon de la ville. À droite, ça parle CGT. À gauche, ça parle arabe. Ici, ça critique les mecs et le paternalisme. Ouais, j’entends tout. Marseille, la ville des gens qui parlent fort, comme ce couple débattant au sujet de Sardou :
— C’est un facho, je te dis !
— Mais non. Il est provoc, c’est tout.
— Tu rigoles ? T’as écouté Le Temps des colonies ?
— Ben quoi ? Tout ce qu’il dit, c’est vrai. La France s’est toujours servie en Afrique.
— Sauf qu’il le dit d’un air cool.
— Sur un air enjoué. C’est une satire. Sardou aime remuer la merde, comme dans Les Ricains. C’est vrai qu’ils ont libéré nos villages. Il le rappelle à ceux qu’ont tendance à l’oublier et ça fait pas de lui un pro-Américain.
— Mm… et Les Villes de solitude ? « J’ai envie de violer des femmes ».
— Ça parle d’un loser, qui picole et rêve de pouvoir. T’as jamais de pulsions, toi ?
— En fait, quoi que je dise, tu prends toujours sa défense.
— Non. J’écoute ses textes, c’est tout.
— Et Je suis pour, ça te choque pas ? « J’aurai ta tête » !
— Pff… il y a plein de films, de bouquins, qui parlent de vengeance, et ça choque personne, sauf quand c’est Sardou. S’il était de gauche, on lui casserait pas les couilles.
— C’est sûr, Sardou, c’est pas Ferrat.
Ils continuent, et une image insolite se forme dans mon esprit : Sardou affublé de la moustache de Ferrat. Ça m’amuse le temps d’une gorgée, la dernière, puis les klaxons me ramènent au quartier suintant la misère. Du Vieux-Port aux quartiers nord, c’est à se demander ce que fout la mairie socialiste. Je hais la droite, mais j’exècre davantage la gauche, du moins ceux qui s’en réclament. Après avoir trahi Jaurès et Blum, voilà qu’ils trahissent le peuple. Un jour ou l’autre, tout se paie. Yannick.
— S’il vous plaît !
— Oui, monsieur ?
— La même chose.
Le serveur repart avec mon verre vide, je m’enfonce dans la chaise et fume en pensant aux deux jours qu’il me reste à tuer. Je suis prêt, j’ai tout acheté, le sac à dos, les fringues de rechange, le guide sur la Guyane et le nouveau Best avec Jagger en couv. J’ai hâte de le lire, mais je me les réserve pour le vol.
C’est dur d’être obligé de poireauter. Insupportable. Car je suis prêt, bordel, je pourrais décoller maintenant, même si je dois encore faire les vaccins contre la fièvre jaune, les hépatites, etc. Rendez-vous demain matin, au cabinet du docteur Sino, un pote de Jules. En attendant, je fume et observe la rue. Ses bagnoles, ses passants, puis ce jeune couple, qui se promène sur le quai. Ils marchent d’un pas léger, le sourire aux lèvres, penchés au-dessus de leur poussette. S’ils savaient.
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