Les Gentils
Chapitre 3
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Salopes en chaleur. Le ciné d’en face a changé sa prog’ : Pigalle va faire le plein, cette semaine. On peut dire ce qu’on veut des films pornos, mais ils ne trompent jamais sur la marchandise, ils respectent leur public. Pas comme les politiciens, à commencer par Giscard, qui avait promis plus de justice. Ses statistiques, je m’en fous. Tout ce que je vois, c’est que ton assassin est toujours en liberté.
Tu sais, peu après ton enterrement, ta mère s’est mise à voir un psy. Peut-être qu’elle continue. Je le saurais si elle me parlait encore. Aux dernières nouvelles, ces séances lui faisaient du bien, alors moi aussi, j’ai essayé. Psy, groupe de parole… mais j’ai vite laissé tomber : j’ai pas supporté, surtout les témoignages des autres parents. Rien à foutre de leurs gamins morts d’une leucémie ou écrasés par une bagnole.
Je renoue avec Mr Skin de Spirit, regarde le disque tourner, quand la fatigue me monte au cerveau. Je finis mon troisième café, tassé sur la chaise, observe les bacs de trente-trois tours. Mon job, passion devenue refuge. La boutique, c’est tout ce qu’il me reste. Carl, Amadou – mes potes ont été surpris que je reprenne le boulot, mais ils ne peuvent pas comprendre. Personne. Face au pire, chacun sa réaction. D’autres auraient sombré dans l’alcool ou se seraient foutus en l’air, mais moi, j’ai choisi de me suicider à la vie.
Car vivre, c’est rester avec toi.
Manger avec toi.
Dormir avec toi.
Et tant pis si ça s’accompagne d’une torture permanente.
Je pose la tasse, balade mon regard des vinyles aux cassettes. Toute l’histoire du rock, de AC/DC à ZZ Top. Didier, il s’en fout, du rock. Ce qu’il aime, c’est le jazz. Il s’accroupit, ajuste ses lunettes, explore le bac à la recherche de la prochaine pépite qui complétera sa collection. L’un de mes meilleurs clients, prof de maths à la retraite. Dans quelques secondes, il poussera un cri de joie, alors j’attends, bras croisés, et ça y est :
— Non ! Incroyable !
Il extrait un pirate de Miles. Stuttgart, 10 avril 1960, son dernier live avec Coltrane. Acheté cinquante balles, vendu le triple. Didier se relève, en extase, contemple la pochette et sort précieusement le vinyle pour l’examiner de près.
— J’en reviens pas ! Des années que je le cherche !
— Je l’ai reçu samedi.
— Et tu me l’as pas mis de côté ? Un autre aurait pu…
— Aucun risque. Tu sais bien que t’es mon seul « jazz ».
— Le seul qui ait du goût. Et le rock, c’est pas de la musique, c’est du bruit.
— Et le funk ?
— Pareil. De la merde.
— Même Agharta ?
— Me lance pas sur le sujet. Miles, après 67, c’est plus du jazz.
— On s’en fout, de ce que c’est, tant que c’est bon.
— Me lance pas, je te dis !
J’encaisse le fric, glisse l’album dans un sac plastique. Didier le ressort pour le remettre à l’intérieur avec la délicatesse d’un archéologue :
— Et toi ? Tu tiens le coup ?
— Faut bien.
Il est le seul à savoir. Un jour, il m’a vu pleurer, alors je lui ai expliqué. Il me tape chaleureusement sur l’épaule et sort, pressé d’écouter son Graal. Un bon gars, Didier. Sa retraite, il aurait aimé la passer dans une boutique comme la mienne, mais uniquement consacrée au jazz. Son vieux rêve ; il m’en parle une fois sur deux.
Un blouson noir entre, me salue et se dirige vers le bac fifties. Moi, je pense à ta mère, me demande si elle est toujours en arrêt ou si elle a repris les AGF. Elle qui m’a quitté en septembre, la veille de la rentrée scolaire. Trop insoutenable pour elle. « Désolée, je peux plus, j’ai besoin de me reconstruire seule. » C’est vrai ; se reconstruire seule avec un autre. Je ne lui en veux pas, tu sais. Je la comprends. Et puis, Alexandre prend soin d’elle. Ta mère me manque, c’est sûr, mais pas autant que toi. Désormais, ma vie, c’est la boutique. Mes plus belles années, où tu passais tes mercredis après-midi à lire des BD, assise sur le grand coussin, au son de Lavilliers et de Magma.
— Papa, c’est du rock qu’on écoute ?
— Non.
— Eh ben, j’aime beaucoup quand même !
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