Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 53 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 55

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… et me propulse dans un halo aveuglant.

— Arrête-toi !

Je freine et l’immaculé s’évapore, révélant une clairière cernée de hautes herbes, puis des tentes lacérées, des corps ensanglantés. Deux nanas et trois mecs, tous en uniformes kaki : soldats ou guérilleros, criblés de balles. L’horreur continue. Et ce silence irréel.

Je me tourne vers l’autre, médusée, le flingue tremblant. Je songe à le lui arracher, lorsqu’une larme cisèle lentement sa joue. Son menton frémit, sa main ouvre la portière, et je la regarde sortir, avancer de trois pas, puis s’arrêter, hypnotisée par les cadavres. Un pépiement résonne alors, dans les hauteurs, et la jungle se réveille, apportant juste ce qu’il faut de sons pour attiser l’épouvantable.

Fuir.

Concentré sur elle, je fléchis mon bras et referme mes doigts sur la clef, sans parvenir à redémarrer le moteur. Crampe, encore. Ma main se crispe, mon estomac. Carnage. Portière, et je sors du 4 x 4. Elle pointe son arme…

— TIRE-TOI !

… puis s’approche d’un corps, s’agenouille auprès de lui. La suite m’est cachée par son dos frémissant. Ses reniflements ; elle pleure un amant ou un frère, un frère d’armes. Peut-être est-elle en train de lui caresser le front, de lui tenir la main. Je pourrais en profiter pour fuir, mais je reste là, à observer son deuil. Longtemps, j’ai espéré ça, mais ta mère n’a jamais pleuré en ma présence, elle attendait que je sois au boulot. Elle m’a toujours privé de son deuil, comme si je pouvais pas comprendre, comme si mon calvaire était indigne du sien. Alors, j’ai cherché cette souffrance ailleurs – des tox du 14e au lépreux devant l’église – sans la trouver, jusqu’à aujourd’hui. Et ça fait du bien.

L’autre examine des traces de pneus, déambule à travers le camp, disparaît sous une tente. Je m’appuie contre le capot, allume cette clope que j’aurais dû fumer au village. Une bouffée, et je revis l’explosion, tout ce qui m’a conduit ici, dans cette jungle où je ne cesse de revenir si tant est que j’en sois déjà sorti. Ses bruits, ses morts, comme cette femme à quelques mètres de moi, défigurée, le scalp partiellement arraché. Je vois les mouches, je respire la chair pourrie, et tout ça, sans la moindre répugnance. Ce corps n’est qu’un cadavre de plus avant le prochain. Yannick, peut-être. Moi, sans doute.

— T’es encore là ?

Je relève la tête, la découvre en treillis et rangers, le regard haineux, les traits vieillis par l’épreuve. Elle pointe son flingue vers moi.

— T’es sourd ? Je t’ai dit de te tirer !

— Je sais pas où aller.

— Je m’en fous. Tire-toi !

— Qu’est-ce qui s’est passé, ici ?

— Casse-toi ou je te bute !

— C’est qui, ces gens ?

Ses yeux se troublent, le flingue tremble, avant de s’affaisser sous le poids de l’émotion. À une question près, j’étais mort. Ça peut encore survenir, lorsqu’elle se sera ressaisie.

— Tu bosses pour l’AOC ?

— Non.

— Je t’ai vu descendre du car !

— Je ne travaille pas pour la compagnie.

— Alors, pour qui ? La CIA ? Les escadrons ?

— Les… ?

— Joue pas au con ! Tu sais très bien de quoi je parle !

— Non, je ne comprends rien.

Elle vise mon genou droit :

— Et là, tu comprends mieux ? J’te le demande une dernière fois, tu bosses pour qui ?

— Pour personne.

Elle soutient mon regard, y injectant sa paranoïa. Moi, l’ancien disquaire bouffeur de coquillettes, soupçonné d’être un agent américain. Si elle redoute tant la CIA, c’est qu’elle a bien des trucs à se reprocher, à commencer par l’explosion. « L’attentat », car tout ici, du sang aux uniformes, pue la politique dans ce qu’elle a de plus trash.

— D’où tu viens ? Qu’est-ce que tu foutais au village ?

— Je viens de Paris.

— Et ?

— Et le reste, ça me concerne.

— Continue comme ça et je te bute.

— Alors, fais-le, qu’on en finisse.

Je jette ma clope et fouille ma veste, balance tout à ses pieds :

— Mon fric et mon passeport. Vas-y, fais-toi plaisir.

Elle marque un temps d’arrêt entre stupeur et indignation, se baisse pour ramasser l’enveloppe, le passeport. Elle y découvre mon identité, ce qui la conduit à me dévisager pour vérifier ma gueule de Franck, puis compte les billets. Ses yeux s’écarquillent, adoucissant ses traits, puis son front se plisse de suspicion. L’accalmie n’aura pas duré longtemps. Elle glisse le tout dans une poche de son treillis.

— Sacré paquet de fric. C’est pour quoi ?

— J’en ai besoin pour… retrouver quelqu’un.

— T’es un tueur ? C’est un contrat ?

— Non.

— T’as intérêt à parler ! et visant ma tête, je t’écoute !

— Allez, papa. Vas-y.

— Je veux pas.

— Il faut que tu le dises. Il est temps, tu crois pas ?

— Elle n’est pas obligée de savoir.

— Je parle de toi.

— C’est trop dur… j’ai peur… veux pas craquer…

— Ça te fera du bien. Allez, dis-le.

L’autre s’approche de moi, me colle le canon entre les yeux :

— Alors ?

Alors, après tant de rétention, tant de jours et de nuits à crever en solo, je m’effondre et raconte. Tout. Lui parle de toi, de lui, de ta beauté, de ta voix, de ta spontanéité, de l’odeur printanière de ta nuque, de tes extravagances de petite boute-en-train, de ce toi qui me consume à chaque seconde. Et maintenant que j’ai tout déballé, que je suis purgé jusqu’à l’os, je te hais car tu m’as menti. Non, « ça ne m’a pas fait du bien », ça a empiré, car ces mots étaient destinés à Yannick quand je l’aurais eu entre mes mains. Maintenant, tout est gâché, foutu, et c’est à cause de toi. Non, tais-toi. Ferme-la. Je ne veux plus t’entendre, t’as compris ? Ferme-la ou ça va mal se passer. Prostré, j’essuie mes larmes d’un revers, avant de me découvrir assis, appuyé contre la roue du 4 x 4, aux pieds de cette connasse immobile, le regard voilé de pitié.

— Voilà. Maintenant, tu sais.

— …

— Et toi, t’es qui ?

Elle avale sa salive, se tourne vers les cadavres. Moi, j’étends les jambes sur la terre. D’une main molle, je sors mon paquet de clopes, l’ouvre et constate qu’il ne m’en reste que quatre, ce qui me déprime davantage.

— T’en veux une ?

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