Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 18 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 19

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BOUM !

— Arrête de sauter.

BOUM !

— Arrête. Ça va déranger le voisin.

— Je fais doucement.

— Arrête, je te dis !

BOUM ! BOUM ! BOUM ! – Je me réveille, agressé par un boucan en provenance de la porte : « Monsieur ! Il faut libérer la chambre ! » La vieille martèle avec son poing, portant ma haine à ébullition, et je regarde ma montre. Midi passé. Furax, je saute du lit.

— C’est bon ! Je suis réveillé !

— Il faut libérer la…

— J’arrive ! Vous pouvez me faire un café ?

— Oui. Et faudra régler le téléphone, hein !

J’arrache mes fringues de la chaise. Yannick. J’enfile mon slip, mon jean. Yannick. Chaussettes. Yannick. Chemise. Yannick. Quatre heures de route, donc arrivée entre 16 et 17 heures. Désolé, ma chérie. C’est à cause du manque de sommeil. M’en veux pas, s’il te plaît. Et puis, ce retard ne change rien, je le tuerai. Mieux, on le tuera ensemble.

Plus tard.

Le geste est mou, comme son phrasé. Le mec – dégarni, goitre naissant – est tassé sur sa chaise, à l’étroit dans sa cabine. Il me tend le ticket, ma monnaie.

— Bonne journée.

— À vous aussi.

Je franchis le péage, continue sur l’A620. Circulation fluide, alors j’accélère, dépasse plusieurs bagnoles, une caravane immatriculée en Italie, repense à l’employé. Lui qui passe ses journées en cage, à répéter « Bonne journée » des centaines de fois. On dit qu’il n’y a pas de sot métier, et c’est vrai, mais il y a des jobs de merde. Je cherche la fréquence d’Europe 1, puis fonce.

100 km/h.

Infos.

110 km/h.

Manif à Paris.

120 km/h.

Conseils minceur.

130 km/h.

Publicités.

140 km/h.

Gendarmes, qui me font des gestes. Eh merde. Je ralentis, dépasse leurs motos, m’arrête sur la bande d’arrêt d’urgence. L’un d’eux se dirige vers moi, je le vois dans le rétro, où sa silhouette devient uniforme, pantalon, puis ceinture, à laquelle pend un talkie-walkie. Il toc-toque contre la vitre, que je m’empresse de baisser :

— Bonjour…

— Bonjour, monsieur. Gendarmerie nationale, veuillez couper le moteur.

J’obéis et Europe 1 fait place au silence, entrecoupé des vrombissements des autres bagnoles. Le gendarme, un quinqua imposant :

— Carte grise, permis de conduire, attestation d’assurance, s’il vous plaît.

Je m’exécute, il remarque les croûtes sur mes doigts, examine mes papiers. Je flippe et ce n’est pas dû uniquement à son uniforme. Le mec est grand, athlétique, et sa rigidité m’évoque la Légion étrangère, jusqu’à ce que je remarque un poil dépassant de sa narine droite. Un détail, et toute une carrière, toute une autorité s’écroulent. Tu vois, ma chérie, parfois, ça ne tient qu’à un fil. Ou un poil.

— Ça vous amuse, monsieur ?

— Heu… non… pas du tout.

Il se penche pour inspecter l’habitacle, des peluches sur la banquette arrière à mon tas de cassettes à l’avant.

— C’est quoi, ça ?

— Je suis disquaire.

Il ne manifeste aucune réaction. Avant, mon job éveillait la curiosité, m’habillant d’une certaine rareté sociologique, loin du commun des mortels et de ses exploités. Là, le mec n’en a rien à carrer. Et ça me stresse. L’amende, je m’en fous, mais je suis en train de perdre du temps et ça me rend fou et j’ai peur que ça se voie et peur que l’autre me suspecte et peur qu’il fouille la bagnole et peur qu’il trouve le couteau.

— Vous vendez des peluches aussi ?

— C’est pour ma fille… je vais la retrouver à Marseille.

— Ce n’est pas une raison pour rouler aussi vite.

— Elle est hospitalisée… sa mère m’a appelé cette nuit.

— Mm. C’est grave ?

— Elle a été percutée par un cyclo. Ça va, elle s’en tire avec une jambe cassée, mais elle a eu très peur… et nous aussi.

— Je suis navré, monsieur. Je comprends que vous soyez pressé, mais vous devriez rouler moins vite. Ça ira pour cette fois.

— Merci…

— Bon rétablissement à votre fille.

Il me tend mon permis, ma carte grise. Je les récupère, il les retient :

— Vous vous êtes battu ?

— Hein ?

— Vos mains.

— Un… un mec a essayé de me voler ma bagnole.

— Eh bé, ça fait beaucoup. Allez, bonne route.

Le gendarme desserre ses doigts, libérant mes papiers. Je les remets dans la boîte à gants, il tape sur le toit – comme on claque le cul d’un cheval – et je repars.

Toujours tendu, une heure après.

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