Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 56 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 58

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Camion GMC M211.

Six roues.

Deux tonnes et demie.

Moteur six cylindres.

400 000 kilomètres au compteur.

Et moi, au volant. Ça me rappelle l’armée. Il y avait ce mec, Kader, analphabète. Avec Rémi, un pote de Rungis, on le faisait bosser une heure tous les soirs, avant de se pieuter. Surtout Rémi. Moi, j’ai vite laissé tomber. Les journées étaient si pénibles que j’avais besoin de déconner avec les autres. Pendant ce temps, Kader s’acharnait sur son cahier, au point qu’à la fin, il lisait et écrivait aussi bien que nous. Au lieu de picoler, j’aurais mieux fait de l’aider : cette fierté m’aurait fait du bien, surtout maintenant, car c’est dur d’être humilié, otage d’un flingue. Je me sens vaincu, aussi usé que le moteur. 137 chevaux vieillissants, promis à l’abattoir, jouant leur dernière course à 3 400 tours/minute. Ça bataille tellement sous le capot que j’ai l’impression d’y être, bazardé de pistons en soupapes, harcelé par le grésillement – « Grzgrzgrz ! » – de l’autoradio.

— On est obligés de supporter ça ?

— Oui.

— J’en peux plus.

— Pauv’ chou.

J’hésite entre « Va chier » et « Je t’emmerde » mais, blasé à l’idée d’une énième joute, opte pour le silence du mépris. Silence perverti par le vrombissement, les grincements de la cabine, du sol à la paroi supérieure, jusqu’au moindre boulon. Puis, le cliquetis des portières, le crissement des essieux, le crachat tuberculeux des pots d’échappement… cette poubelle ambulante nous lâchera avant ce soir, c’est sûr. Et le volant, et la pin-up au centre, et le grésillement insupportable de l’autoradio.

— Ça me file la migraine.

— Te plains pas. Une chance qu’il fonctionne encore.

— Tu parles d’une chance…

— On finira peut-être par capter une radio, une alerte nous concernant.

Je soupire, atterré. Capter un truc, ici, en pleine Amazonie. J’agite la main, balayant les moustiques, la remets sur le volant. Ses vibrations m’électrisent les bras jusqu’aux clavicules, ajoutant l’usure à l’inconfort du siège, où je transpire comme un porc. L’autre aussi, mais elle s’en accommode, rivée sur la carte. Depuis le début, rien dans son attitude ne trahit un quelconque malaise. Elle a l’habitude d’être en cavale, sa maigreur en témoigne. Malnutrition. Je manœuvre le volant, frôlant un large tronc :

— Et sinon, tu t’appelles comment ?

— Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

— On est partis pour faire un bout de chemin ensemble, alors…

— « Un bout de chemin » ? Tu te crois en vacances ? Concentre-toi sur la route !

— TU ME FAIS CHIER ! JE TE DEMANDE TON PRÉNOM, C’EST TOUT ! MAIS T’AS RAISON, JE M’EN FOUS ! JE M’EN FOUS ET JE T’EMMERDE !

Je brusque le levier, accélère. Crispée, l’autre songe à me punir d’un coup de crosse, je le sens, mais elle se replonge dans la carte, me surveille, consulte sa boussole, me surveille, range tout dans la sacoche et la pose entre ses rangers.

— Je m’appelle Founé.

— OK…

Elle s’enfonce dans le siège et regarde à travers la vitre, fouettée par les feuillages. Ça aussi, c’est insupportable. Tout : sa présence, la puanteur de l’habitacle, le clac-clac-clac-claquement des lianes contre la bâche.

— « Founé »… c’est brésilien ?

— J’ai une gueule de Brésilienne ?

— Pas que la gueule.

— Ça veut dire quoi, ça ?

— Rien, c’était de l’humour… tu sais, ce truc qui sert à détendre l’atmosphère.

— Mes potes se sont fait buter, alors ton humour, tu peux te le foutre au cul !

Je resserre mes doigts sur le volant. Non. Ta gueule. Arrête ou je t’en colle une. Je t’ai dit de la fermer, tu te souviens ? Je veux plus t’entendre, plus jamais, et je me concentre sur le trajet, lorsqu’un craquement tonne sous nos pieds, ébranlant la cabine. J’échange un regard avec Founé. On vient d’écraser un gros truc – rondin ou animal – auquel les roues arrière donnent le coup de grâce. Les amortisseurs accusent le coup. Ça tangue sous la bâche, où les jerricans s’entrechoquent et basculent sur le fusil. Chargé.

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