Les Gentils

Michaël Mention · Chapitre 54 sur 97

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Les Gentils

Chapitre 56

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« On n’a pas de nom. Comme ça, personne peut nous identifier. On n’a pas de nom, mais on a des armes et des réseaux à travers toute l’Amérique du Sud. On est en guerre contre les multinationales qui pillent et affament. »

La haine.

« Les balles, les bombes, ils comprennent que ça. Et crois-moi, avec l’action de ce matin, ils mettront du temps à se relever, à remplacer leurs employés. Leur production est arrêtée pour au moins deux mois. »

La haine.

« C’est pour ça qu’ils nous traquent, qu’ils ont assassiné les miens. Mais on lâchera rien. Tant que l’ennemi sera implanté, on fera sauter ses pipelines, on butera ses collabos. »

La haine dans les veines, tandis qu’on fonce vers le sud, que je m’éloigne du Guyana. Et l’autre flippée qui alterne entre le rétro, sa boussole et moi. Putain de guérillera à l’idéologie bien rodée. J’ai essayé de nuancer ses propos, mais elle avait réponse à tout. La violence ? La seule alternative. Les employés des compagnies ? Des complices. Les putes ? Des exploitées qui jouent le jeu du capitalisme. Moi ? Un Blanc égoïste qui, par son inactivité, cautionne les dictatures en Amérique du Sud.

Ainsi, me voici à présent otage d’une révolutionnaire, en direction du Brésil. Et si elle ne m’a pas buté, c’est qu’elle a besoin de ma gueule et de mon passeport pour passer la frontière. « Je me planquerai à l’arrière, sous la couverture. T’auras intérêt à être réglo » – ses derniers mots avant le départ. Dix minutes qu’on roule, dix minutes que je bouillonne de rage, au volant du 4 x 4.

— Pourquoi le Brésil ?

— Je dois rejoindre les miens.

— Et après ? Tu me buteras, c’est ça ?

— Ça dépend de toi.

Je la fusille du regard, l’insulte en silence. Une salope de haut niveau dont j’ignore le prénom et avec laquelle je n’ai rien à partager, pas même une Marlboro qui est l’« incarnation de l’impérialisme américain ». Son flingue ; j’aurais dû le prendre quand j’en avais l’opportunité.

— N’essaie même pas, dit-elle.

— Quoi ?

— J’ai besoin de toi, ouais, mais si tu joues au con, j’hésiterai pas à te buter.

— Je vois… elle est belle, ta révolution.

— Qu’est-ce que t’y connais ? Tu vis en dictature ? Non ! Alors, ferme ta gueule !

Je me contiens, hanté par Yannick et son tatouage et la route et le flingue et la jungle omniprésente, compressant mon champ de vision… où la végétation perd en volume, quelque peu épurée. Ses arbres, moins nombreux, laissent entrevoir des bicoques délabrées, des champs en friche, puis une décharge, au loin.

— Je peux savoir ce qu’on fuit, au moins ?

— Des tueurs. Les escadrons brésiliens.

— Ils vous traquent jusqu’ici ?

— Partout.

Elle en remet une couche sur la CIA, enchaîne avec les dictatures en Amérique du Sud, un plan Condor qui leur permet d’échanger des infos sur les opposants comme elle, et ce déluge de mots m’oppresse davantage. J’ignorais les trois quarts, mais certains trucs ravivent des souvenirs, d’un JT à une marche contre Pinochet, où je me revois défiler avec la conviction puérile de changer le cours de l’Histoire. À l’époque, j’étais de tous les combats, à raison d’une manif par semaine : contre la peine de mort, pour l’IVG, contre les licenciements, pour la libération d’Angela Davis et…

— … tous les combattants emprisonnés ! Mais visiblement, ça te dépasse !

— Non. J’ai d’autres priorités, c’est tout.

Elle braque subitement le volant. Je m’insurge – « Qu’est-ce que tu fous ? » – tandis qu’elle nous entraîne à travers la jungle et écrase mon pied sur la pédale de frein. Arrêt brutal ; ma tête heurte la vitre. Je gueule, elle me censure avec le canon, quand résonnent des vrombissements. On se retourne, observe la végétation aux sons des moteurs, de plus en plus proches. La peur au ventre, je scrute les feuillages entre lesquels je devine la route, où passe un camion, deux, dix, occupés par des militaires. L’autre, son flingue à deux mains :

— Merde… ils vont au sud.

— C’est eux ?

— Non. La garde nationale.

— Ils te recherchent, eux aussi ?

— J’en sais rien. Mais en ce moment, ça clashe entre les Créoles et les hindous, alors…

— Je m’en fous ! Qu’est-ce qu’on fait ?

— Je réfléchis.

— On ne va pas rester là !

— Je réfléchis, je te dis ! Ferme-la !

Encore un camion, et le convoi disparaît. À cran, je refais face au volant, sur lequel je croise mes bras, appuie mon front. Expire. Inspire. Respire au rythme indolent de la jungle, ses brisures d’écorce, son goutte-à-goutte de feuille en feuille, et cette mélodie a quelque chose de désespérément vrai.

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