Les Gentils
Chapitre 47
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Jeudi soir.
… Yannick. Yannick. Yannick. Yannick. Yannick. Yannick. Yannick. Yannick. Yannick. Yannick. Yannick. Yannick. Yannick. Yannick…
— ’Pouvez me passer le sel ?
Une voix, et le réel me pète à la gueule. Retour au réfectoire, au brouhaha, au ragoût de perroquet et topinambours bouillis. Le mec en face, des grumeaux dans la barbe :
— Le sel.
Je le lui tends, il s’en empare comme si c’était un dû :
— Vous avez l’air éclaté.
— Ouais… j’ai dormi toute la journée.
— Fatigué d’avoir pioncé ? Z’entendez ça, les mecs ?
Tous s’esclaffent autour de la table. J’aurais mieux fait de rester dans ma piaule. C’est ma faute. Au réveil, j’ai réessayé de joindre ta mère – sans succès – et ça m’a déprimé encore plus, j’ai pensé que ça me ferait du bien de bouffer avec le groupe. J’ai eu tort. Tous des losers, surtout à ma table : dix bourrins, parmi lesquels un boxeur déchu, un caïd en cavale, un ex-légionnaire et deux anciens du GUD.
— Papa, c’est quoi « gude » ?
— Groupe union défense. Des teigneux qui cognent les étudiants, surtout les basanés.
— C’est pas gentil, de faire ça. Ils sont en prison ?
— Oh, non ! La plupart se sont recyclés chez Giscard.
Et l’autre con, qui n’en finit pas de saler son assiette. L’un de ses collègues lui arrache la salière, alors ça clashe. Ils s’engueulent, s’envoient chier dans les rires de leurs congénères, puis le dîner se poursuit, bruyant, abrutissant de virilité. Le triomphe du capitalisme : user les hommes pour les réduire à ce qu’ils sont. Je découpe ma barbaque, mâche un morceau de ce perroquet qui ne criera plus.
— ’Paraît que vous venez avec nous, dimanche ?
Le mec, à ma gauche : Ambroise, vingt-huit ans, né à Cayenne et exploité ici. Il m’a branché dans la file, quand j’attendais avec mon plateau.
— Ouais.
— Vous verrez, le Suriname, c’est spécial. Les gens sont moins cool qu’ici.
Je ne le relance pas, concentré sur mon assiette. Et puis, Storm m’a déjà briefé. Si le Suriname est spécial, si ses habitants sont moins cool, c’est que cette ancienne colonie hollandaise a obtenu son indépendance il y a trois ans et que les Blancs n’y sont pas les bienvenus. Et moi, bien sûr, je vais devoir traverser ce pays jusqu’au Guyana. Blasé, je croise mes couverts dans l’assiette et me lève, Ambroise me relance :
— Je peux finir votre viande ?
Je n’ai pas dit « Oui » qu’il incline mon assiette et, du couteau, ajoute mon reste de ragoût au sien.
— Ce soir, on projette Le Cercle rouge. Vous serez là ?
— Je l’ai déjà vu.
— Nous aussi, mais c’est un bon film.
Je pars avec mon plateau, m’oriente vers la poubelle près de la sortie. Dormir ; j’ai hâte. Et avec les somnifères, je suis sûr de pioncer jusqu’à l’aube. Non, ma chérie, n’insiste pas, Le Cercle rouge, c’est pour les grands. En plus, il faut que je réessaie de joindre ta mère. « Du sang ? » Non, c’est pas vraiment un film violent, il y a peu de fusillades, mais tu ne le verras pas. Parce que. Arrête d’insister, maintenant. Et puis, Delon meurt à la fin et c’est nul.
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