Les Gentils
Chapitre 51
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Samedi soir.
— Allô ?
— C’est moi.
— Franck ! Enfin !
— Oui, « enfin ». J’essaie de te joindre depuis trois jours !
— J’étais en formation dans le Nord. J’ai le droit, non ?
— Je ne pouvais pas savoir. Ça fait trois jours que…
— T’étais censé appeler il y a plus d’une semaine. J’ai flippé, j’ai imaginé le pire, alors si quelqu’un doit gueuler, c’est plutôt moi !
— La semaine a été compliquée.
— Comment ça ?
Sa voix s’est adoucie, fragilisée par une inquiétude qui me confirme que j’existe encore pour elle, que je n’ai pas été qu’un géniteur. Je m’assieds sur le tabouret.
— Trop long à expliquer.
— C’est ce que tu dis chaque fois. Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
— Rien. J’appelais pour te dire que je serai au Suriname demain.
— Tu peux répéter ? Je t’entends mal, la ligne est mauvaise.
— J’ai dit que je serai bientôt au Guyana et…
— Ça suffit, maintenant. Il faut que tu reviennes. Je suis allée au commissariat et j’ai vu le toxico. Il a avoué, il sera jugé d’ici deux mois. C’est fini.
— Il a avoué de suite ?
— Au bout d’une journée. Les flics lui ont mis la pression.
— S’il a parlé, c’est qu’il était en manque. Ils ont dû lui promettre une dose ou…
— Arrête ! C’est fini, je te dis, ils l’ont trouvé ! Reviens, Franck !
Elle enchaîne, des sanglots dans la voix, et me dit qu’elle s’inquiète pour moi, qu’elle a peur qu’il m’arrive quelque chose, qu’elle ne reconnaît plus l’homme qu’elle a aimé. J’essaie d’en placer une, mais Chirihane poursuit en roue libre, me parle avec ses tripes et nos souvenirs – ceux d’avant toi – lorsqu’on avait le temps de tout, les restos, les concerts, les voyages. « Reviens », « T’es en train de te perdre »… elle me parle comme jamais auparavant, jusqu’à ce « J’ai besoin de toi » qui me crispe.
— « Besoin de moi » ? Alors, fallait rester.
— Dis pas ça… c’était trop dur de…
— Maintenant, t’es avec Alex.
— Oui, mais j’ai besoin que… que tu sois pas loin… depuis ton départ, c’est comme si… ça ravive tout, elle me manque tant… reviens, je t’en supplie !
— Je reviendrai quand je l’aurai tué.
— Mais… mais tu fais chier à t’obstiner, à t’accrocher au passé !
— Je m’accroche pas, je…
— Si ! T’entends plus rien, t’es enfermé dans ton truc ! J’en peux plus !
— Chirihane…
— Laisse-moi ! Laisse-moi vivre ma vie ! Ne m’appelle plus ! Plus jamais !
Elle raccroche violemment ; le bruit m’explose le tympan. Cette fois, je crois que je l’ai vraiment perdue. Songeur, je m’adosse contre la paroi. Le combiné dans la main, je pense à elle, l’imagine en train de pleurer à 8 000 kilomètres d’ici. Ça me fait de la peine, j’en reviens pas qu’elle soit devenue aussi crédule. J’aimerais l’aider, tu sais, mais elle est dans le déni et je ne peux plus rien pour elle. Les flics n’ont rien trouvé pendant un an et là, d’un coup, ils auraient chopé ton assassin ? Nous, on sait. Et on le tuera.
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