Les Gentils
Chapitre 98
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Assis à l’ombre d’un palmier, à supporter les moustiques et la guitare folk de Tom. Reprises de Dylan, Crosby et compagnie. Les autres sont ravis, pas moi. Aucune trace des deux, comme s’ils avaient disparu. Quant à Ryan et Speier, ils sont allés visiter je ne sais quoi. Idem pour NBC. Impossible d’alerter qui que soit.
Mais je le sens.
De plus en plus.
Quelque chose de différent, aujourd’hui.
Une tension latente, émanant de tout le monde, jusqu’aux gars envoyés par l’armée. Ils ont remis leurs bermudas, leurs tongs, mais la cool attitude n’y est plus. Ouais, l’air est électrique. Tom termine son morceau, ils l’applaudissent et, évidemment, je fais pareil. Il se roule une clope, me fait passer le paquet. Darius, l’air contrarié :
— Regardez-moi ce sourire…
De la tête, il nous désigne Ryan, de retour avec son assistante.
— Ouais, dit Amy, un beau sourire de faux cul.
— Vivement qu’il se casse.
— Patience. Plus qu’une heure.
Je bloque, la clope entre les doigts, me ressaisis pour ne pas éveiller leurs soupçons. Une allumette, et j’avale une bouffée, me tourne vers Darius.
— Ça y est ? Ils repartent ?
— Mm. Ils bouffent et reprennent l’avion.
— Qu’est-ce que t’en sais ?
— C’est ce qu’ils ont dit à Père.
Je fume en regardant Ryan et Speier investir la cantine. Midi, déjà. « Ils bouffent et reprennent l’avion. » Le compte à rebours est lancé. Tom réaccorde sa guitare, puis entame Down by the River. Un morceau que j’aimais, avant. Dix minutes. Ça va être long et ça l’est. Très long. Dix putains de minutes à poireauter ici. Ma clope est finie, pas la chanson. Je contiens mon impatience, entonne le refrain avec le groupe, tandis que la cantine se remplit. Tom conclut enfin, et je me redresse.
— J’ai la dalle. Pas vous ?
Ils hésitent, torturant mon impatience, finissent par se lever, et on traverse le site. Toujours cette tension, un peu plus perceptible à chaque pas. Ça glande, ça joue au basket, et surtout, ça surveille Ryan. Les gens saturent, et si je le sens, mes potes aussi. Ils peuvent faire semblant, mais il suffirait d’un mot – un seul – pour tout dynamiter. Un mot et des couilles, ce qui me manque. La peur de déclencher le chaos, de devoir assumer l’incontrôlable. Tous ces flingues quelque part, et ces centaines de gamins.
Darius me tire par le tee-shirt, m’obligeant à ralentir. L’écart se creuse avec les autres, lorsqu’il me parle à voix basse :
— Tu trouves pas que Ramón est tendu ?
— Ben, comme nous.
— Non, pas « comme nous ».
— Comment ça ?
— Depuis hier, il observe beaucoup Ryan et les autres.
— Tu crois que…
— J’en sais rien, mais faut l’avoir à l’œil. J’ai peur qu’il fasse une connerie.
Arrivés à la cantine, on prend nos gamelles (porc, riz, poivrons) et le groupe choisit une table à proximité de Jones. Je me retrouve entre Ed et Darius, avec leur gourou en face. Tout près, dans sa chaise en osier, en train de parler avec ses avocats. J’ai pas faim, mais je me force, épiant Ryan et Speier. Mary évoque l’averse de cette nuit et tous enchaînent avec la saison des pluies. Tous sauf Ramón, rivé à son repas, pensif. Un allié, peut-être. Il saisit la cruche d’eau, remplit son gobelet, croise mon regard…
— Je te sers ?
… et la connexion s’établit : on pense pareil. Ma chérie, j’en ai trouvé un autre. On est au moins trois à vouloir se tirer d’ici. Et s’il y en a un par tablée, ça fait au moins… ouais, ça fait peu sur un millier, mais il faut garder l’espoir. On n’est plus seuls et c’est tout ce qui compte. Ramón lorgne Ryan, croise à nouveau mon regard, puis renoue avec son repas. Il n’ose pas y aller. Moi, si.
— T’es sûr ?
— C’est maintenant ou jamais.
Je me lève, Ed et Darius bloquent mes cuisses. Leurs mains ; ils me maintiennent sur le banc. Je me tourne vers eux, ils me fusillent du regard, tous, même Ramón. Je me suis fait avoir. Jones et ses avocats n’ont rien vu. À table, les autres se remettent à bouffer. Ed et Darius me libèrent les jambes mais se rapprochent, m’emprisonnent, quand les journalistes apparaissent. L’un se présente devant Jones :
— Révérend…
— Ah ! Le repas est servi ! Installez-vous donc !
— … savez-vous où nous pourrions trouver Vernon Gosney et Monica Bagby ?
— Ces noms ne me disent rien. Il y a beaucoup de monde, ici.
— Je comprends, mais nous devons les voir.
J’attends la suite – on l’attend tous – et le mec de NBC sort un truc de sa poche. Un petit papier, semblable à celui d’hier soir.
— J’ai trouvé ça sous ma porte. C’est signé de leurs noms.
Jones s’empare du papier. Il lit et ses sourcils se froncent, pesant sur ses Ray-Ban. Il lui rend le mot, d’un geste agacé.
— Allons, ce n’est pas sérieux.
— Peut-être, mais c’est intrigant. « Aidez-nous à sortir de Jonestown. »
L’instant se brise.
Ce que Jones redoutait depuis des mois, ce que j’espérais depuis hier, vient de se produire. La lecture du SOS sème le trouble dans le groupe. Échanges de regards ; même réaction aux tables d’à côté. Ceux qui sont loin n’ont rien entendu, mais bientôt, ils sauront eux aussi : à partir de maintenant, plus rien ne sera comme avant. À moins que Jones ne rattrape le coup, ce qu’il tente de faire avec son plus beau sourire.
— Messieurs, vous travaillez pour une grande chaîne, vous êtes des professionnels. Ne me dites pas que vous croyez à…
— Nous voulons les voir.
— Des menteurs. Les gens mentent, vous savez. C’est comme ça et je n’y peux rien.
— Révérend…
— Maintenant, j’aimerais que vous nous laissiez tranquilles… je vous en prie… vous voyez bien que les gens sont heureux, ici, alors partez, s’il vous plaît.
Les journalistes insistent et l’autre transpire, se répète. Plus il s’embourbe, plus son empire se fissure, je le vois sur les gueules de Darius, de tout le monde. Jones croise les jambes, les décroise, se frotte les narines – besoin de coke – et tente de reprendre la main face aux journalistes. Speier intervient :
— Que se passe-t-il ?
Le mec de NBC lui transmet le mot. Elle lit, blêmit et interpelle Ryan, qui découvre le message, sidéré. Il demande des comptes à Jones. Le voyant en péril, Darius et d’autres y vont, me laissant face à Ramón. Je me lève à mon tour, il me capture le bras, je le repousse et me précipite vers Ryan. Larry surgit et m’éloigne de force, mais il est bousculé par une vieille à lunettes :
— Monsieur Ryan ! On veut partir ! Aidez-nous !
Son fils et d’autres personnes le supplient de les emmener. Ça y est. Jones quitte son trône, tente d’apaiser la situation. Ryan, sur un ton sec :
— Révérend ! J’attends vos explications !
— Je ne comprends pas… les gens sont libres, je ne les ai jamais empêchés de…
— C’est faux ! hurle la vieille.
— Vous nous avez menti ! enchaîne le fils. Vous avez fait de nous des esclaves !
Alertés, des dizaines d’adeptes viennent se greffer au conflit. Certains se plaignent, d’autres les conspuent. Jonestown implose. Ryan et les siens parlent avec les insurgés, de plus en plus nombreux. Je les revois danser, chanter, rire, et mesure à quel point la peur les avait censurés. Je reconnais Vernon et Monica, qui confirment leur SOS aux journalistes, pendant que la foule déballe tout : les journées infernales, les passeports confisqués… j’entends aussi parler de coups de fouet, de viols jusqu’au sang.
— C’est un monstre ! Il oblige nos propres enfants à nous dénoncer !
— Ils mentent, monsieur le député ! Ne les croyez pas !
Marceline apparaît, aussi tendue que Larry et les avocats. Jones, à la vieille :
— Vous voulez partir ? Très bien. Je vais vous rendre vos passeports et…
— Et notre argent ! Tout ce que vous nous avez volé !
— Monsieur Ryan, emmenez-nous avec vous ! C’est dangereux ici ! Vous voyez ces gens ? Ce sont des soldats du Guyana !
Le regard de Ryan se durcit. Il se fraye un passage jusqu’aux mecs en civil :
— Vous êtes des militaires ?
Silence.
— Répondez ! Vous êtes des militaires, oui ou non ?
Les autres restent de marbre. Ils n’ont pas leurs armes, mais ont l’aplomb qui va avec. Ryan serre les dents. L’affaire était glauque, elle devient géopolitique. Il revient se mêler à la foule, retrouve son assistante – « Il faut partir ! » – et s’adresse aux adeptes – « Si certains veulent rentrer au pays, ils peuvent venir avec nous ! » À ces mots, les adeptes se bousculent, s’empoignent. Jones essaie de négocier :
— Monsieur le député…
— Contactez l’aérodrome, dites-leur d’affréter un deuxième avion !
Jones fait un signe à Larry, qui s’élance en direction du pavillon. La délégation se met en chemin, suivie par des dizaines de personnes. Certains sont si pressés qu’ils foncent vers le camion, et parmi eux, Amy. Elle a plaqué Darius ; j’en reviens pas. Autour de moi, des familles se déchirent. Ici, une femme supplie son fils de la suivre. Là, un mec essaie d’emmener ses enfants, retenus par leur mère. Cacophonie d’invectives et de cris déchirants. Jones et ses avocats quittent la cantine, rattrapent le groupe. Je m’élance à mon tour, mais Darius s’interpose, les larmes aux yeux :
— Alors, toi aussi…
— Il faut y aller !
— Toi aussi, tu me trahis… t’étais comme un frère…
— Mais tu comprends pas ? Jones s’est servi de toi, de vous tous !
— J’ai pris soin de toi, mec… je t’ai soutenu quand ton pote…
— Je t’expliquerai sur le trajet ! Allez, viens !
Je lui pose la main sur l’épaule, il la rejette et recule en me fixant, meurtri, puis me tourne le dos, s’en va rejoindre Tom et Esther. Les autres, je ne les vois plus. Peut-être sont-ils partis avec Amy. Je m’enfuis et cours jusqu’à l’attroupement. Frénésie. Chaos. Et ces gens en larmes, qui ne sont pas parvenus à convaincre leurs proches. Devant le camion, Speier et les journalistes – bouleversés – notent les noms des évadés. Je les rejoins, essoufflé, tandis que ça clashe entre Jones et Ryan :
— C’est une propriété privée ! Vous n’avez pas le droit !
— Si ! Et je reviendrai avant la nuit chercher d’autres prisonniers !
— Ce ne sont pas des…
Un mec surgit avec un couteau. Il tente d’égorger Ryan, les avocats le retiennent in extremis. On se disperse, terrorisés. L’enragé se déchaîne et se blesse avec la lame, éclaboussant Ryan. Sous le choc. Speier le tire par le bras, le fait monter à l’arrière du camion avec les journalistes et une quinzaine de gens. Nous aussi, on pourrait y être, si tous ceux ayant choisi de rester ne nous encerclaient pas. Ils nous insultent, nous ramènent de force avec l’aide des militaires.
Jones, furax, revient avec ses avocats. Le camion démarre et je me débats – « NON ! » – quand Larry me dépasse en courant, un flingue à la main. Il le cache dans son dos, sous son tee-shirt, rejoint le groupe à l’arrière du véhicule, qui s’éloigne et disparaît dans la poussière. Un deuxième camion vrombit avec, à bord, des mecs armés de mitraillettes. Ils se lancent à la poursuite de Ryan et des autres.
Qui vont mourir.
Tous mourir.
Eux aussi.
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