Les Gentils
Chapitre 94
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J’étais en train d’expulser le pus de ma paume, quand les haut-parleurs ont gueulé. Réunion d’urgence. Intrigué, assoiffé, je suis sorti du champ avec l’équipe et on s’est dirigés vers la cantine. Les gamins étaient déjà là avec leurs pseudo-instits. On s’est rassemblés, rejoints par ceux des potagers, et les derniers en provenance de la jungle.
Puis, Jones est apparu. Nerveux ; front plissé et auréoles sous les bras. Il a branché son micro, nous a annoncé que l’ennemi était arrivé hier au Guyana. Une délégation de quatre-vingts personnes en provenance de Washington, dont le député Leo Ryan, des journalistes et d’anciens membres du Temple du peuple. « Des traîtres », a murmuré Darius. Jones s’est montré rassurant, il a dit que la plupart resteraient au nord du pays, que seuls viendraient Ryan, les avocats du Temple et une équipe de NBC News. Que leur avion allait atterrir à Port Kaituma. Qu’ils dormiraient ici. Qu’il ne fallait pas avoir peur. Que la vérité était de notre côté. Que l’armée du Guyana nous enverrait des gars. Que si l’on avait des critiques quant à Jonestown, on verrait ça plus tard et qu’il ne fallait pas en faire part à Ryan et aux autres car ils s’en serviraient contre nous.
C’était donc vrai. Des jours qu’il annonçait l’arrivée d’une commission d’enquête, mais j’y croyais pas, même lorsqu’il m’en a parlé. Tellement parano, tellement de conneries dans sa bouche.
Eh ben, voilà.
On y est.
Le camion revient de l’aérodrome avec, dans sa benne, une vingtaine de passagers. Ici, l’appréhension monte. Jeunes et vieux, tous sous pression, rassemblés derrière Jones et Larry, concentrés sur la progression du véhicule. Moi, je contiens mon impatience. Ces gens de Washington sont une chance inespérée.
Marceline les regarde arriver elle aussi, en face avec les gamins. Tout est prêt : les mensonges, les tuniques colorées, le mirador décoré et sans sniper. Le camion franchit l’enceinte, s’arrête au niveau des cabanons. Marceline passe à l’action, avance avec un plateau de jus de fruits, accompagnée des gamins, qui se mettent à chanter…
« Bienvenue, bienvenue à vous tous !
Heureux que vous soyez avec nouuuus ! »
… en tapant dans leurs mains…
« Il me fait chanter toute la journée !
Pour tout ce que nous redoutons, il est toujours làààà ! »
… et atteignent le camion, acclament les passagers. Le premier à descendre est un quinqua aux cheveux gris, en polo bordeaux. Ryan, sans doute. Une nana en tailleur le rejoint, puis les journalistes avec leurs caméras, leurs appareils photo. À l’arrière du camion, je distingue d’autres personnes, acclamées par les gamins : « Bonjour ! », « Bienvenue ! » – ils ont bien retenu la leçon. Marceline accueille le groupe, serre les mains, offre les boissons. La mascarade débute et ne cessera qu’après le départ des intrus, célébrés en invités. Tous découvrent le site, subjugués, comme je l’étais au premier jour.
Jones se décide à avancer, draine son peuple et moi avec. Les gamins reprennent leur chanson débile, rythmant notre trajet, puis les deux hommes se rencontrent enfin. Poignée de mains ferme ; je suis à une vingtaine de mètres d’eux. Leurs sourires se mentent habilement sous l’œil de Marceline, puis son mari ouvre le bal.
— Bonjour, monsieur le député.
— Bonjour, révérend.
— Nous sommes très heureux de vous accueillir à Jonestown.
— Et nous, très heureux que vous ayez enfin accepté de nous recevoir.
Le ton est donné, tout en diplomatie. Deux renards face à face. Mais si l’un incarne le Congrès, l’autre a toute une armée derrière lui. Un millier de fanatiques prêts à le défendre, s’il le faut. Ça peut péter à n’importe quel moment, mais ça n’arrivera pas. Ryan est une haute personnalité politique et Jones a intérêt à le choyer : au moindre incident, ce serait la fin de son Temple à la con. La femme en tailleur s’approche de lui.
— Jackie Speier, assistante de M. Ryan.
— Enchanté, madame. Bienvenue.
Les journalistes se présentent à leur tour, deux gars en costards apparaissent. Jones leur tape sur l’épaule – ses avocats – et Ryan invite les derniers à descendre du camion, une dizaine de gens au visage crispé. Jones, surpris :
— Bonjour. Vous êtes ?
— Des parents de membres de votre communauté, dit Ryan, ils sont venus prendre de leurs nouvelles.
— Heu…
— Cela vous pose un problème ?
— Au contraire ! Heureux de vous accueillir, mesdames et messieurs !
Les gens le saluent, suspicieux, scrutent la foule dans l’espoir d’y repérer leurs proches. « Mark ! » – une sexagénaire a reconnu quelqu’un. Jones flippe, je le sens, pendant qu’elle se fraye un passage pour venir enlacer un jeune. Mère et fils se retrouvent sous les regards émus. La femme embrasse son Mark, lui caresse le visage, et il lui dit qu’il va bien, qu’il est heureux. Les membres de la délégation ont l’air d’y croire. Jones, à Ryan :
— Eh bien, quelle émotion… le vol s’est bien passé ?
— Oui, mais les autres ont appris avec stupeur que leurs réservations à l’hôtel avaient été annulées.
— Ah ?
— Une erreur de la direction, apparemment.
— C’est fâcheux. Et donc, ils ont été contraints de repartir ?
— Non. L’ambassade a prolongé leurs visas et ils ont pu dormir dans le hall.
— Ah… tant mieux !
Les habitants s’agitent, ils veulent voir à quoi ressemble cet ennemi qu’ils ont appris à haïr. Ryan est si près, c’est le moment de tout lui balancer. Mon moment à moi. On en a tous au moins un dans la vie. J’ai raté le mien avec Yannick, je réussirai celui-ci. La foule s’anime et j’avance, feins d’être bousculé pour me rapprocher de Ryan, lorsqu’on me retient par le poignet. Un jeune en marcel, à ma droite :
— Pas maintenant.
Il a murmuré du bout des lèvres, sans me regarder. J’essaie de me libérer, il serre davantage mon poignet. « Pas maintenant », ce qui signifie « Plus tard », comme s’il avait un plan. Un adepte repenti. Ou un infiltré de la CIA. Ou un sbire envoyé par Jones pour me fliquer. Le mec me lâche enfin et je n’ose pas me tourner vers lui, reste immobile au milieu de la foule. Personne n’a rien vu, pas même Larry, occupé à surveiller les habitants. Ryan, les mains sur les hanches :
— Quel lieu magnifique… et vous avez bâti tout ça ?
— Et oui ! Monsieur le député, puis-je vous faire visiter ?
— J’allais vous le demander.
— Révérend, dit un journaliste, pouvons-nous prendre des photos ?
— Avec plaisir.
Jones, Ryan et son assistante s’éloignent entre les potagers, suivis par les gamins. Nous, on va préparer le dîner. « La fête », comme l’a dit Marceline.
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