De feu et de glace - L'intégrale
Svet
Je laisse alors les larmes couler, inondant la chemise d’hôpital de mon père puis je sens contre toute attente, une pression sur ma main posée sur celle de mon père et je me redresse sans essuyer mes yeux.
Ses yeux papillonnent alors et j’écarquille les yeux. J’ai bien senti la pression de sa main dans la mienne, je n’ai pas rêvé. Il m’a entendue.
À ce moment-là, je souris, heureuse et me tourne vers ma mère qui est revenue et qui s’assoit sur le lit de l’autre côté. Elle lui serre la main et je la regarde comme pour lui dire « tu vois, il va déjà mieux » mais je n’en ai pas le temps. Le moniteur à mes côtés s’affole puis un bip en continu arrive à mes oreilles, je lève les yeux et vois le tracé plat, la ligne horizontale, faisant disparaître peu à peu mon sourire à peine esquissé. Je regarde mon père puis ma mère qui se met à pleurer de plus belle et je réalise alors que mon père est parti, définitivement. On ne pourra plus jamais revenir en arrière.
Un médecin arrive au pas de course puis s’arrête à mes côtés sans rien tenter pour le réanimer.
J’entends alors sa voix annoncer de but en blanc :
– Asystolie, heure du décès : 20h33. Je vous présente mes condoléances.
Je reste prostrée, tenant la main de mon père et c’est un sanglot venant derrière moi qui me fait lever à contrecœur. Je me retourne et tombe dans les bras de Lisea qui vient d’arriver. Je la serre contre moi et je rejoins ses pleurs. Je m’accroche à elle puis je ne sens plus rien. Mes oreilles bourdonnent et la nuit m’emporte avec soulagement.
****
Svet
Voir le chagrin de Maddie fait remonter mes propres souffrances et le passé me submerge, les visages de mon père et de ma mère flottent devant mes yeux puis celui de ma petite sœur. Les souvenirs affluent et les éclats de rire d’Alison envahissent ma tête comme si elle était revenue.
Je reviens au présent lorsque Maddie qui se trouvait dans les bras de Lisea s’écroule. J’arrive juste à temps pour éviter qu’elle ne se cogne en tombant et Nathan, les traits figés, s’approche pour m’aider à la sortir de la chambre.
Au moment où j’installe Maddie dans un fauteuil, elle revient à elle et murmure :
– Je n’arrive pas à y croire. Est-ce vrai ?
Nos yeux se croisent et je m’approche d’elle pour la prendre dans mes bras.
– Malheureusement oui. Je suis désolé pour toi Maddie.
– Il était en bonne santé, comment peut-il mourir comme cela sans raison ?
Lisea intervient alors en posant son bras autour du cou de Maddie :
– Peut-être qu’il était malade et qu’il ne t’en a pas parlé ? Cela arrive souvent.
La mère de Maddie arrive alors et je ne peux que mesurer l’extrême tristesse qui marque ses traits si semblables à ceux de Maddie.
– Maddie, ma petite fille, s’exclame-t-elle en s’approchant de notre petit groupe formé autour de la jeune femme.
– Maman, pourquoi a-t-il fait une attaque ?
Les épaules de Moira Spindler s’affaissent et chancelante, elle s’accroupit près de sa fille avant de murmurer :
– Les médecins ne le savent pas. Rien dans ses résultats sanguins ne montre les différents signes avant-coureurs de problème cardiaque mais ils disent que cela arrive.
Maddie fronce les sourcils puis tourne la tête.
Je me tourne et aperçois un homme d’environ trente-cinq ans, brun, de taille moyenne qui se dirige dans notre direction d’un pas pressé.
– Moira, Madison, je suis venu le plus vite possible dès que l’on m’a prévenu. Où est-il, où est mon oncle ?
Maddie baisse les yeux, se remettant à pleurer tandis que Moira, les yeux brillants de larmes se redresse et parcourt le peu de distance qui les sépare avant de se glisser dans les bras du nouveau venu qui doit être le cousin de Maddie.
– Oh Hugo, je suis désolée, Jeff est…décédé il y a peu de temps. Tu vas devoir être fort mon petit. Je sais que tu adorais ton oncle.
Le dénommé Hugo éclate alors en sanglots et pose son front sur l’épaule de Moira.
Au bout d’un moment, Maddie reprend une contenance et se lève avant de s’approcher de sa mère.
– Nous allons devoir…quitter cet endroit, Svet va nous raccompagner à la maison et je vais rester avec toi.
Moira secoue la tête et d’une voix déterminée déclare :
– Non, reste avec tes amis, Hugo va me raccompagner et rester avec moi.
Le jeune homme hoche la tête et prend le bras de Moira.
– J’ai téléphoné à ma mère, elle va nous rejoindre chez toi.
Moira acquiesce et caresse délicatement la joue de Maddie avant d’assurer :
– Ça va aller ma chérie, Susan et Hugo vont rester avec moi. On se voit demain, ok ?
– D’accord maman. À demain alors.
Lorsque Moira et son neveu s’éloignent et entrent dans l’ascenseur, Maddie murmure :
– Elle ne me veut même pas auprès d’elle.
Lisea s’approche et murmure :
– C’est normal, elle doit affronter cette épreuve et elle ne peut pas le faire si elle doit s’occuper de ton propre chagrin. Elle a besoin de personnes extérieures.
– Tu as certainement raison.
Nathan qui jusque-là était silencieux, annonce alors d’un ton déterminé :
– Allez, partons d’ici. Svet et Maddie, je vous veux tous les deux à la maison. Tu as besoin de tes amis ma belle, ajoute-t-il en regardant avec tendresse la jeune femme qui lui sourit courageusement.
– D’accord, allons-y.
Je rejoins Nathan dans la cuisine lorsque Maddie semble enfin avoir trouvé le repos après ce tragique événement.
– Un café ? me propose-t-il en me faisant signe de m’asseoir sur une chaise.
Je hoche la tête et après avoir posé devant nous une tasse de café, Nathan s’installe face à moi et frotte son visage avec ses deux mains avant de murmurer :
– Ça fait remonter pas mal de choses de voir Maddie perdre son père.
– Au moins, elle a eu un père aimant jusqu’au bout ce qui n’est pas trop ton cas, je réplique.
Nathan soupire et répond :
– Ted n’était pas mon père mais je n’ai connu que lui et après tout ce qu’il a pu nous faire à Lisea et à moi, il méritait amplement cette fichue mort.
– C’est sûr, je continue en buvant une gorgée de café chaud.
– Et toi Svet, je ne t’entends jamais parler de ta famille. As-tu encore tes parents ?
Je m’attendais à cette question et d’habitude, je l’aurais esquivée mais ce soir, l’ambiance se prête aux confidences et j’ai soudainement envie de parler de mon passé et qui mieux que Nathan pour écouter ?
Après tout, ses études de psychologie lui ont appris à savoir écouter. J’hésite puis je me lance :
– Mes parents et ma petite sœur sont morts quand j’avais quinze ans.
Une expression d’incrédulité se peint sur le visage de Nathan et j’ai l’envie soudaine de me pencher sur ce passé qui me torture depuis.
– Mon père faisait partie de la DEA[1] et il venait d’arrêter une importante organisation de trafic de drogues. À l’époque, je ne le savais pas. Je ne l’ai découvert qu’au moment où je me suis engagé dans l’armée. Le problème c’est qu’il n’a pas arrêté tous les membres, il en restait un et deux jours plus tard…
Je prends une grande respiration et lâche d’une voix rauque :
– Deux jours plus tard, j’avais une fête prévue à deux rues de chez moi et mes parents ne voulaient pas que je sorte. C’était un soir de semaine et le lendemain, j’avais cours. J’ai donc fait le mur. J’ai tellement regretté de ne pas avoir été là.
– Tu n’avais que quinze ans Svet. Je ne vois pas ce que tu aurais pu faire. Tu n’avais pas l’entraînement d’aujourd’hui, tu serais mort avec eux.
– Mon père a essayé de se défendre mais l’effet de surprise… dis-je en laissant ma phrase en suspens.
– Que s’est-il passé ?
– Le gars l’a attaché puis a tranché la gorge de ma mère et de ma petite sœur devant lui avant de le tuer à son tour.
– Mon dieu Svet. C’est horrible. Je suis vraiment désolé même si cela ne change rien.
Je lève les yeux vers Nathan et réponds :
– Si, je ressens du soulagement à l’idée de t’en avoir parlé. Je porte ce poids sur mes épaules depuis tant d’années. Je me sens si coupable.
– Coupable de quoi Svet ? m’interroge Nathan, voulant certainement mettre à nu mes sentiments.
Je regarde alors fixement Nathan et murmure :
– Coupable… d’être vivant.
– Bon Dieu Svet, je suis persuadé que tes parents ont été infiniment soulagés que tu n’aies pas été là ce soir-là. Je comprends mieux à présent pourquoi tu t’es sauvé il y a trois ans.
Je hausse un sourcil, interrogateur.
– Tu as peur de tomber amoureux et de perdre Maddie comme tu as perdu ta famille.
– Non, ce n’est pas ça. Je ne le mérite tout simplement pas. Je n’ai pas le droit d’être heureux alors que…
– Oh Svet. Mets-toi à la place de tes parents. À ton avis, que peuvent-ils ressentir là-haut en te voyant comme cela. Tu devrais faire tout le contraire. Tu as une putain de chance d’être vivant, d’avoir échappé au pire alors tu leur dois bien ça. Tu dois faire tout ton possible pour être heureux et profiter de la vie. Leur faire honneur.
Je ne réponds pas à Nathan, ses paroles bouleversent cette volonté au plus profond de moi de ne pas mériter de vivre heureux et tous les fondements de mon identité semblent vaciller. Il me met la tête à l’envers et c’en est trop. Je me lève subitement et m’enfuis, ne pouvant rester une minute de plus enfermé dans la maison. J’ai besoin de respirer et j’ai envie de me battre, de me défouler et je sais où aller pour me soulager. Je n’ai plus que cette idée en tête. Je m’installe au volant de mon Audi et fais gronder le moteur avant d’accélérer un grand coup, laissant la puissance de la voiture faire son œuvre. Je serre mon poing droit à en faire blanchir les jointures et me sens tout à coup prêt à franchir les limites.
[1] DEA : Drug Enforcement Administration : Service américain de lutte contre le narcotrafic
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