Le choix
Chapitre 10
10
Le cabanon était sombre et sentait le poisson, Liliana était assise au premier rang, un cahier sur les genoux et un stylo à la main. La réunion avait déjà commencé et je suis restée debout au fond, non loin de la porte. Antonino Calò était au milieu de la pièce, il parlait peu et regardait tout le monde droit dans les yeux. C’est mal de faire ça, surtout avec des filles, disait toujours ma mère. Par chance, j’étais derrière un tas de vieux filets, et son regard ne pouvait pas m’atteindre. Les seules femmes présentes étaient quelques veuves qui avaient le droit de faire ce qui leur chantait vu que leur mari était mort, que Dieu veille sur leur repos éternel. Les veuves, je suis pour, parce qu’elles n’appartiennent qu’à elles-mêmes.
Calò avait une voix efféminée, il s’adressait à chacun avec douceur et ne donnait jamais tort à personne. La réunion était barbante et je ne comprenais pas pourquoi ma mère m’avait interdit d’y aller, mais maintenant, coincée derrière ces filets, je ne pouvais plus partir. Calò posait tout un tas de questions. Des questions faciles : qu’est-ce qu’une femme ? Qu’est-ce qu’un homme ? Quelles sont les qualités de l’une et de l’autre ? Même les petitous du primaire auraient pu y répondre : les femmes sont des femmes et elles restent à la maison, les hommes sont des hommes et ils rapportent des sous. Chacun donnait sa réponse et Liliana écrivait tout, comme quand elle prenait des notes pendant les cours de madame Terlizzi. Il arrivait que deux personnes ne soient pas d’accord et que le ton monte. Dans ce cas, Antonino Calò expliquait avec sa voix fluette qu’il n’y avait pas lieu de se disputer, qu’on était là pour discuter et pour comprendre. Mais alors à quoi ça servait de donner son avis si on ne pouvait pas savoir s’il était juste ou pas ? Par exemple, quand nous donnions une mauvaise réponse, notre institutrice Rosaria nous le signalait. Ce n’était pas agréable mais au moins on apprenait. Une fois, alors que nous faisions de la grammaire, elle nous avait dicté cette phrase : « La femme est l’égale de l’homme et elle possède les mêmes droits. » Nous nous étions toutes penchées sur nos cahiers et nous avions commencé l’analyse : la, article défini, féminin singulier ; femme, nom commun de personne, féminin singulier. Mais moi, ce féminin singulier me paraissait bizarre.
« Maîtresse, il y a une erreur dans l’exercice », avais-je dit, prenant mon courage à deux mains. La maîtresse avait tapoté les boucles rousses de ses cheveux vaporeux, qu’elle n’attachait jamais.
« Qu’est-ce que tu veux dire, Oliva ? Je ne comprends pas.
– La femme n’est jamais au singulier, avais-je répondu.
– Une femme, plusieurs femmes. » Elle avait compté sur ses doigts. « Singulier, pluriel. »
Cependant, je n’étais toujours pas convaincue. « La femme au singulier n’existe pas. Si elle est à la maison, elle est avec ses enfants, si elle sort c’est pour aller à l’église, au marché ou aux enterrements, où il y a toujours d’autres femmes. Et s’il n’y a pas de femmes pour la tenir à l’œil, il faut qu’elle soit accompagnée par un homme. »
La maîtresse avait laissé ses doigts vernis de rouge planer dans l’air, le nez froncé, comme toujours quand elle réfléchissait.
« Moi, une femme féminin singulier, je n’en ai jamais vu », avais-je poursuivi timidement.
Elle avait soupiré puis nous avait dicté une autre phrase, alors nous nous étions toutes de nouveau penchées sur nos pupitres pour tracer les lettres en écriture cursive. J’avais pensé que mon intervention était tellement stupide qu’elle ne méritait pas de réponse, mais quand la cloche avait sonné, pendant que les autres sortaient, elle m’avait appelée à son bureau. Le parfum de ses cheveux alanguissait mon ventre, et j’avais imaginé que les hommes la suivaient dans la rue exprès pour sentir ce parfum.
« Tu as peut-être raison, Oliva, m’avait-elle dit. Mais la grammaire sert aussi à changer la vie des gens.
– Qu’est-ce que ça veut dire, maîtresse ? » J’étais mortifiée de ne pas avoir compris.
« Que le féminin singulier dépend de nous, et de toi aussi. »
Elle m’avait caressé la joue de ses doigts aussi doux que de la peau de pêche. À la sortie de l’école, chacune était partie dans sa direction : moi, comme d’habitude, en courant, elle en se frayant un chemin parmi les regards des hommes.
À la fin de l’année, le directeur était venu dans notre classe nous informer que notre institutrice Rosaria allait travailler dans une autre école et qu’un nouvel enseignant allait venir à sa place. Les langues-coupantes avaient aussitôt commencé leur travail : on a raconté tout et son contraire ; qu’elle avait un amant, plus d’un même, qu’on l’avait vue avoir une attitude équivoque avec un garçon plus jeune qu’elle, qu’elle était tombée enceinte et s’était débarrassée de son bébé en cachette, qu’elle avait une relation avec le directeur et que c’était pour ça qu’elle avait dû quitter Martorana. Le directeur, lui, était toujours à son poste.
Allez savoir si elle aussi était allée dans le cabanon des filets de pêche, au premier rang, à côté de Liliana, si elle avait parlé devant tout le monde en secouant ses boucles parfumées. Sans honte.
« Et la femme qui travaille, qu’est-ce que vous en pensez ? » a demandé Calò. Il ne parlait pas en dialecte, et il articulait soigneusement, comme Claudio Villa quand il chante Mamma son tanto felice. Après chaque nouvelle question, au début personne ne disait rien. On entendait seulement des chuchotis, aussi légers qu’un souffle : le bruit discret des commentaires des gens. Certains riaient en donnant des coups de coude à leur voisin, les rares femmes présentes regardaient par terre, Liliana attendait, le stylo en suspens au-dessus de son cahier. Puis quelqu’un prenait la parole, juste pour plaisanter et amuser la galerie.
« Une femme, Calò ? Quel travail une femme peut bien faire ? s’est lancé un homme trapu de petite taille qui, de dos, ressemblait à don Ciccio, le mercier.
– Tireuse d’élite, peut-être ? a fait le grand échalas installé dans un coin, en adressant un clin d’œil à son voisin.
– Je ne sais pas, a continué Antonino Calò sans changer de ton. Qu’est-ce que vous en dites ? Y aurait-il des métiers plus adaptés ? »
L’assemblée est restée silencieuse, comme si chacun réfléchissait pour la première fois à une chose qu’il n’avait jamais envisagée, sinon sous forme de blague.
« Bonne, a avancé un homme plus jeune qui portait une veste bleu-gris.
– Couturière. Modiste pour les autres femmes. Des activités qu’on peut faire à domicile, a surenchéri un autre depuis un autre coin de la pièce.
– Donc vous me dites que les femmes ne peuvent travailler qu’à la maison ? » a demandé Antonino Calò sans donner son avis. Il laissait parler les gens, et les gens commençaient à douter, ils arrêtaient de ricaner.
« Certains métiers ne sont pas adaptés, les postes à responsabilité, comme par exemple juge. Vous imaginez une femme avec une robe de magistrat par-dessus sa robe ? a demandé l’homme qui avait l’air d’être don Ciccio.
– Le monde à l’envers, a commenté son voisin.
– Pourquoi ? Il ne serait pas possible que la loi change et que le concours de la magistrature soit ouvert aux femmes ? est intervenue Liliana.
– Ce n’est pas qu’une question de loi, a répondu un jeune homme aux cheveux noirs et bouclés avec un brin de jasmin glissé derrière l’oreille, que je n’avais pas souvenir d’avoir déjà vu auparavant. C’est que la nature féminine est différente de la nature masculine. Les femmes sont instables, lunatiques, plusieurs jours par mois elles ont l’esprit embrumé. Si elles devaient rendre un jugement ces jours-là, qu’est-ce qu’elles feraient ? Elles enverraient un innocent en prison à la place d’un pécheur ?
– Mais elles peuvent bien enseigner, a rétorqué Liliana. Et si elles peuvent être institutrices, alors que c’est un métier où il y a une grosse responsabilité, elles peuvent aussi exercer d’autres professions.
– Institutrice ? a répliqué le jeune aux cheveux bouclés. Comme la rousse qui fricotait avec tout le monde ? » Il a ricané et s’est mis à jouer avec une orange qu’il lançait en l’air puis rattrapait en vol. Les hommes autour de lui riaient. Mes joues se sont mises à brûler comme si j’avais reçu une gifle.
« Celle-là, c’était une dévergondée », a commenté une femme à côté de moi.
Je n’ai pas réussi à me retenir et j’ai sifflé entre mes dents : « Jalouse !
– Qui ça, jalouse ? s’est-elle excitée.
– Celle qui est seulement bonne à médire sur des gens qu’elle ne connaît même pas, lui ai-je répondu d’une voix frémissante de colère.
– Depuis quand les morveuses ont le droit de parler ?
– Depuis que les vieilles biques l’ont. »
Tout le monde s’était tourné vers moi. Liliana a murmuré quelque chose à l’oreille de Calò, qui m’a repérée dans ma cachette.
« Parle, Oliva, on t’écoute.
– Je n’ai rien à dire », ai-je balbutié, gênée.
De l’autre bout de la pièce, Liliana m’a fait un geste de la main pour m’inciter à parler.
« La maîtresse, Rosaria…, ai-je commencé, puis je me suis bloquée.
– C’était ton institutrice ? » a demandé Calò en avançant de quelques pas dans ma direction.
J’ai hoché la tête.
« Alors tu la connaissais bien.
– Je l’ai eue pendant quatre ans. Puis elle a dû… partir. »
Je regardais les hommes pour voir lesquels avaient envie de rire. Antonino Calò attendait paisiblement que je continue.
« Elle était douée, notre institutrice Rosaria. Et ce n’était pas une dévergondée. Elle nous apprenait les tables de multiplication, les conjugaisons, la grammaire, l’Antiquité romaine et les chefs-lieux des provinces. »
Personne ne disait rien, Calò restait tourné vers moi, comme pour m’inciter à développer.
« Elle disait que la femme et l’homme sont égaux, ai-je poursuivi. Que la femme doit avoir la même liberté…
– Oh que si, une sacrée dévergondée ! » s’est exclamé le bouclé en remettant l’orange dans sa poche. Il m’a regardée et je l’ai reconnu : c’était le fils du pâtissier. Quand, petitoune, j’allais à la pâtisserie, lui, qui était plus grand que moi, me souriait de derrière le comptoir, puis il plongeait la pointe de son couteau dans la ricotta sucrée et me la faisait goûter. La ricotta fondait sur ma langue, et mon ventre s’alanguissait. Puis, du jour au lendemain, je ne l’ai plus revu et, plutôt que la cassata à la ricotta, j’ai commencé à préférer les gâteaux aux amandes.
« Vous devriez avoir l’amabilité de parler à tour de rôle en demandant la parole, est intervenu posément Calò. Continue, Oliva, je t’en prie.
– Notre institutrice Rosaria pouvait être fière, parce qu’elle n’a jamais fait de mal à personne. C’est vous qui lui avez fait du mal », ai-je conclu, m’armant de courage.
Le jeune homme à l’orange m’a souri et il a fait mine d’applaudir. Les autres hommes ont marmonné, la vieille femme à côté de moi a serré son châle autour de ses épaules et elle est partie. La réunion était finie, mais personne d’autre n’a bougé. Tout le monde attendait que Calò dise quelque chose.
« Aujourd’hui nous pouvons conclure avec les mots d’Oliva, qui nous rappelle qu’on doit avoir honte seulement quand on fait du mal à autrui, quand on commet une mauvaise action, un crime. Et aussi, si j’ai bien compris, qu’il est difficile de juger les personnes quand on ne les connaît pas, juste sur des rumeurs. N’est-ce pas, Oliva ? »
Cette phrase a continué de résonner dans mes oreilles pendant que je me frayais un chemin à coups de coude vers la sortie. N’est-ce pas, Oliva ? ai-je continué à me demander pendant que je courais vers la maison. Je ne le savais pas. Je ne savais même pas pourquoi je m’étais mise à parler comme ça devant tout le monde, alors que j’essayais toujours d’être invisible pour les adultes. Pourquoi est-ce que j’avais voulu aller dans ce cabanon ? Pour les revues de Liliana, parce que mon père y était déjà allé ou pour avoir la certitude que ma mère ne pouvait pas me surveiller où que je sois ? En rentrant chez moi à toutes jambes, je me sentais dévergondée moi aussi.
OceanofPDF.com