Le choix

Viola Ardone · Chapitre 18 sur 81

Pages du PDF

Le choix

Chapitre 18

18

 

 

La place est éclairée par des myriades d’ampoules et remplie d’étals. Certains vendent des semences, d’autres des pois chiches grillés, des figurines en sucre, des caroubes. Les fillettes sont montées sur scène avec leurs petites ailes, celle qui me remplace ne me ressemble pas : elle a les cheveux blonds et la peau très claire. Quand elle commence à chanter, seule au milieu du chœur, j’ai l’impression d’être devenue muette.

Je m’avance sur la place avec ma robe blanche et les chaussures neuves que ma mère m’a achetées grâce à un prêt de la mère Scibetta. Elles sont fermées sur le devant et ont un petit talon. Moi qui me suis toujours promenée en sabots, je m’y sens à l’étroit. Cosimino et ma mère marchent à côté de moi, mon père juste derrière, les mains dans les poches et son chapeau sur la tête. Je jette un regard en direction des vendeurs d’arancine et de stigghiole, les brochettes d’intestins, à la recherche de ma sœur Fortunata. Petitounes, nous faisions ensemble le tour des carrioles et nous nous émerveillions devant l’avaleur de sabre qui se tordait comme si la lame s’était plantée dans son corps, puis ressortait le fer tout propre, dépourvu de la moindre tache de sang. Cependant, depuis son mariage, on n’a plus revu ma sœur sur la place le jour de la fête patronale. Après tout, qu’est-ce qu’elle aurait à fêter ?

La mère Scibetta et ses filles ont enfilé leurs nouvelles robes, que ma mère et moi avons confectionnées. Elles se sont parées de tous leurs bijoux et, de loin, elles ressemblent à trois saintes martyres prêtes pour la procession. Si Fortunata est absente, son mari Gerò Musciacco, lui, est bien là. Il arrive de la rue principale dans un costume très élégant, et sa moustache est bien peignée, comme celles des vedettes sur les affiches du cinématographe. Il se présente bras dessus bras dessous avec une femme vêtue d’une robe décolletée qui lui arrive au-dessus du genou. Il incline légèrement la tête en signe de salut quand il nous voit, puis il se tourne dans l’autre sens, passe un bras autour des hanches de la femme et l’embrasse devant tout le monde. Ma mère murmure quelque chose en calabrais tout en faisant mine de sourire, parce qu’il ne faut pas faire parler les gens. Mon père et Cosimino sont allés au stand de la loterie pour assister au tirage des numéros. Ils ont acheté deux billets et ils espèrent remporter le premier prix, qui est un déjeuner complet, avec entrée, plat, dessert et vin. L’homme plonge sa main dans le sachet qui contient les numéros. Chaque fois qu’il en sort un, la petite foule amassée autour de lui pousse des cris de joie ou de déception.

Plus nous avançons, plus j’ai l’impression que tout le monde me scrute, je voudrais rentrer à la maison et remettre mes sabots, que j’ai laissés au pied de mon lit. Je suis contente de voir Liliana, qui vient à ma rencontre, vêtue d’une robe à fleurs qui lui moule les hanches, comme celles des chanteuses à la télévision, et les cheveux crêpés. « Viens danser, Oliva ! m’enjoint-elle en me tirant par le bras.

– Ma fille ne danse pas, rétorque sèchement ma mère.

– C’est une activité innocente, entre amies…

– Ma fille n’a pas d’amies », dit ma mère entre ses dents.

À cet instant précis, les filles Scibetta se prennent par la main et vont vers le milieu de la place, devant la scène. Elles bougent les pieds sans suivre le rythme de la musique, la mère Scibetta les regarde d’un air satisfait en tapant dans ses mains, puis elle nous jette un regard et nous invite d’un geste, comme pour dire « allez-y ». Si la place reste vide, ses filles seules passeront pour des imbéciles et, si elles ne dansent pas, personne ne les remarquera, elles resteront célibataires une année de plus et ce sera fichu pour les marier.

Ma mère me donne une tape sur l’épaule : « Allez, entre filles, vous pouvez y aller ! »

Les règles du bal, c’est : tiens-toi au large des garçons, ne chante pas à gorge déployée, ne remue pas les hanches comme une possédée.

Visiblement, Liliana ne les connaît pas, puisqu’elle fait tout le contraire de ce que ma mère m’a appris. Elle est capable de bouger ses poignets exactement comme la chanteuse Mina, elle fait claquer ses doigts en tendant les bras devant elle et en criant « Personne, je te jure, personne ». Moi je me dandine comme une équilibriste à cause de mes chaussures neuves. Liliana secoue la tête, se cambre et fait rouler son bassin, elle est si belle que mon ventre s’alanguit. « Même le destin ne peut nous séparer », répètent les filles Scibetta à voix basse, mais sans rouler des hanches. « Mon monde commence et finit avec toi », hurle Liliana alors que quelques garçons s’approchent. Je tourne la tête vers ma mère, par chance elle est distraite, absorbée dans une conversation avec Nardina. Don Vito est devant le café de la place au milieu d’un groupe d’hommes, ils commentent les tenues des femmes en prenant garde à ne pas se faire entendre par leurs maris. Je le vois rire, il a une belle bouche et des yeux couleur de mer, mais il a comme un chagrin sur son visage. J’imagine qu’il est obligé de faire ce cinéma pour ne pas apporter de l’eau au moulin des langues-coupantes qui l’appellent « moitié d’homme » dans son dos. Les hommes souffrent eux aussi : leur honneur réside dans les femmes qu’ils ont prises, l’honneur des femmes réside dans leur chair même. Chacun défend comme il peut ce qu’il possède. Comme à la fête du saint patron : dans la procession, une place pour chacun.

Nous les filles, nous dansons au centre de la place, entourées par des jeunes hommes qui fument et nous jaugent. Les deux Scibetta approchent leurs têtes couvertes de bijoux et arrondissent les lèvres pour susurrer : « Parce que cet amour s’illuminera d’éternité », elles battent du pied le rythme à contretemps tout en essayant d’attirer les regards des garçons, mais tous sont rivés sur Liliana, qui renverse la tête en arrière, les yeux mi-clos.

Cosimino approche lui aussi, il vient de quitter la loterie avec mon père, qui tient un chapeau neuf, le lot de consolation. Il esquisse quelques pas de danse tandis que la fille Scibetta maigrichonne le dévore des yeux. À côté du vendeur de poulpe bouilli et de fruits de mer, il y a un garçon en pantalon, aux cheveux roux coiffés en arrière avec de la brillantine. Il se tient à l’écart des autres, il ne fume pas. Je le prends pour un étranger jusqu’à ce qu’il se tourne et que je reconnaisse Saro. Il y a quelques mois encore, nous pouvions discuter ensemble devant l’atelier de son père, lui avec des copeaux dans ses cheveux ébouriffés, moi assise en tailleur dans l’herbe. Il a grandi lui aussi, maintenant il fait partie des hommes, alors, quand nos regards se croisent, nous nous sentons gênés tous les deux.

Liliana me prend les mains et les lève vers le ciel. Je les rabats le long de mon corps : une fille ne lève pas les bras au-dessus de ses épaules, c’est mal, dit toujours ma mère. La musique change et une chanson napolitaine langoureuse commence, elle parle d’un amoureux qui, la nuit, va sous la fenêtre d’une femme mariée. Celle-ci s’approche des volets tirés mais ne se montre pas. Le mari endormi ne s’aperçoit de rien. L’amoureux pleure dans la rue, la femme regagne son lit sans réussir à s’endormir. Soudain, je reconnais cette musique et croise les bras sur mon ventre : c’est celle que j’entends siffloter tous les jours dans la rue devant chez moi.

Les filles Scibetta se prennent dans les bras pour danser ce slow, comme elles ont dû le voir faire à la télévision.

« La musique napolitaine me donne le bourdon », dis-je à Liliana, et je l’entraîne à ma suite, me frayant un passage dans la foule. Soudain me parviennent les effluves capiteux du jasmin. Puis une main m’attrape par le poignet et me tire. « Tu n’accordes pas cette danse à ton amoureux ? »

Je perds Liliana dans la cohue et essaie de me libérer, mais la poigne est ferme. « C’est notre chanson, tu te souviens ?

– Je ne me souviens de rien et je ne vous connais pas. »

Paternò passe un bras autour de ma taille et serre ma main dans la sienne. Elle est chaude et sèche. Il approche sa joue de la mienne et je sens son odeur, âcre et pénétrante, mêlée à celle du brin de jasmin glissé derrière son oreille.

« Rose fraîche est odorante… Toi qui es allée à l’école, tu connais cette poésie ?

– Je ne sais rien, lâchez-moi, ne faisons pas parler les gens.

– C’est moi qui décide de ce que les gens disent. Tu te souviens comment ça finit entre les deux amoureux de la poésie ? Ça finit qu’à force d’insister, même le métal finit par ployer. »

La chanson napolitaine s’est achevée et l’orchestre sur la scène poursuit avec un morceau enjoué. Je cherche Liliana des yeux parmi les jeunes filles qui dansent par deux. Paternò me serre plus fort et nous nous mettons à tourbillonner dans la foule. J’ai peur de croiser le regard de ma mère et, à la fois, je le cherche pour lui demander de l’aide, pour lui expliquer que ce n’est pas ma faute. Il ne desserre pas son étreinte et me fait tant virevolter que mes pieds ne touchent presque plus terre. Je perds mes chaussures, mes cheveux rassemblés en chignon se défont et tombent sur mes épaules, je ne sens que sa main dans mon dos, le parfum du jasmin et l’odeur de sa peau. La chaleur de son corps pénètre en moi, mon corps me devient étranger, il a des pensées et une volonté indépendantes de la mienne. Mon ventre s’alanguit et je suis en proie à une peur inconnue.

« Lâchez-moi, dis-je à mi-voix. Je ne veux pas de vous, je ne veux pas de vous, je ne veux pas de vous, je répète de plus en plus fort, si bien qu’à la fin je crie.

– C’est bien, répond-il. Les filles sérieuses ne doivent pas céder immédiatement. Elles doivent se faire désirer », et il effleure mon menton des doigts.

« Cette jeune fille ne veut pas danser, vous avez entendu ? » Saro a posé une main sur l’épaule de Paternò. Sa voix aussi a changé depuis que nous avons arrêté de courir ensemble.

« Pourquoi donc ? Elle n’est pas boiteuse, elle. »

Saro se jette sur Paternò, il a le visage si empourpré que sa tache en forme de fraise est presque invisible. Il le gifle à l’aveugle sans réussir à le toucher. Il finit par l’attraper par les cheveux et tire de toutes ses forces. Paternò le laisse faire : « Je suis un gentilhomme, je ne lève pas la main sur un infirme, un gamin qui se bat comme une fille. »

Les lèvres de Saro se mettent à trembler. « T’es un vautour, pas un gentilhomme ! lui crie-t-il d’une voix déchirée par les larmes. Ton père et toi vous tenez la moitié du village sous votre coupe, avec votre activité d’usuriers ! »

Un groupe s’est formé autour de nous, l’orchestre a arrêté de jouer. Quelqu’un intervient pour écarter Saro, qui continue de montrer ses poings à Paternò. Mon père fend la foule à pas lents, son chapeau neuf à la main. Je lève les yeux vers lui, son visage n’exprime rien. Comme s’il était aux champs, en train de cueillir des herbes.

« Salvo, je t’en prie ! » crie ma mère derrière moi. On pourrait croire qu’elle veut le retenir, moi je sais très bien que c’est une incitation : Salvo, je t’en prie, fais quelque chose, voudrait-elle lui dire. Pour une fois, comporte-toi en homme devant le village. Sois à la hauteur, Salvo, je t’en prie !

Les mots de ma mère lui font l’effet d’une pierre sur la nuque. Il plisse les yeux et me prend par la main.

« Monsieur le père ne veut-il pas m’accorder l’honneur d’une danse avec sa jolie fille ? » demande Paternò d’un ton moqueur.

Mon père ouvre la bouche, reste un instant silencieux. « Je ne préfère pas », murmure-t-il, puis il me ramène à la maison, pieds nus et la robe déchirée. Avant de bifurquer dans une ruelle latérale, je me retourne. Paternò sourit, seul au milieu de la place.

« Rose ! me crie-t-il de loin, pour que tout le monde entende. Rose fraîche et odorante… »

OceanofPDF.com