Le choix
Chapitre 24
24
Un paquet se balance au bout du doigt de mon père. Il y a fait mettre des petits gâteaux aux amandes et il a laissé de l’argent sur le comptoir, mais Paternò n’y a pas touché.
Nous reparcourons le trajet en sens inverse jusqu’à la maison. À présent, les commentaires sont audibles, tout le monde sait sur quel ton parler pour se faire entendre.
« Paternò lui a manqué de respect, et lui il va acheter des pâtisseries chez lui.
– Acheter ? Non, Paternò les lui a offertes, on voit bien qu’il y trouve son compte.
– Un cadeau minable, tu as vu le paquet ?
– Ce n’est pas un cadeau, c’est une humiliation !
– Salvo Denaro a du sang de punaise !
– Si c’était ma fille qu’il avait embrassée devant tout le village, c’est moi qui lui aurais fait un cadeau : un beau marron, en pleine figure ! »
Mon père ne baisse pas les yeux sous le bord de son chapeau et continue de saluer tout le monde à voix haute, en appelant les gens par leur prénom et leur nom. Certains répondent, la plupart se taisent. Moi, j’ai arrêté de regarder mes pieds. J’ai levé les yeux et marche à pas lents. C’est nous qui avons choisi les petits gâteaux et nous les avons payés avec notre argent. Nous n’avons pas accepté les cadeaux d’un inconnu.
Ma mère et Cosimino nous attendent devant la porte. « Nous on remue ciel et terre pour les retrouver, et eux ils vont se promener comme deux fiancés à leur première sortie », se plaint-elle. Mon père enlève son chapeau et va à la salle de bain pour se laver les mains. Pour ma mère, son silence est pire qu’une gifle, alors elle s’en prend à moi : « Comment ça se fait que tu portes ma jupe, toi ?
– Tu me l’as donnée ! je réplique.
– J’ai dit que tu pouvais la mettre pour les grandes occasions. Et puis elle n’est pas encore finie. »
Elle en soulève le bas, découvrant mes cuisses. « Il y a encore le faufil, tu ne vois pas ? Que vont dire les gens ? Que la fille de la brodeuse se promène avec des habits décousus ? Dieu nous en garde ! »
Je couvre mes jambes avec mes mains et essaie de rabattre le tissu. « Mais vous, qu’est-ce que vous en avez à faire, des gens ? dit-elle avec son rire plein de ressentiment. Le père et la fille font ce qui leur chante, de toute façon ici c’est moi qui me débrouille pour tout arranger. Quand il y a eu l’histoire de Fortunata…
– C’est moi qui lui ai dit de bien s’habiller », l’interrompt mon père. Elle est si étonnée de l’entendre parler qu’elle se tait. « Ton mari a retrouvé la santé, Amalia, et nous sommes allés acheter des gâteaux pour le déjeuner du dimanche. Tu aurais préféré devenir veuve ? »
Ma mère lit le nom sur l’emballage et se laisse tomber sur une chaise. Elle s’évente d’une main et porte l’autre à sa poitrine. « Veuve ? Tu es increvable ! C’est toi qui vas avoir ma peau, un de ces jours. J’ai gâché ma vie pour des yeux verts, ma mère avait raison. Tu sais combien de temps il m’a fallu, à moi qui viens d’ailleurs, pour me faire respecter dans ce village ? Quand Amalia Annichiarico passe dans la rue, les gens n’ont pas un mot à dire. Je t’ai marié une fille alors qu’elle était déjà compromise, au moins Fortunata, qui a toujours eu de la jugeote, a écouté sa mère. »
Elle nous dévisage les yeux écarquillés, s’appuie sur la table pour se relever, mais elle chancelle. Cosimino se précipite pour la soutenir, et elle s’effondre, les mains sur les tempes.
« Je ne sais pas et je ne veux pas savoir pourquoi ce jeune homme s’est entiché précisément de toi, dit-elle en me regardant comme si j’avais volé quelque chose. Il n’est pas moche, ni pauvre. Mais il ne s’est pas présenté chez nous pour parlementer comme Dieu le veut et il n’a envoyé personne pour le faire. Il a vécu en ville pendant plusieurs années et, là-bas, les choses se passent différemment, de nos jours. Il a peut-être des intentions sérieuses. »
Je n’arrive pas à parler, et Cosimino pâlit. « Paternò est un usurier, se hasarde-t-il à dire. Saro m’a raconté que son père lui doit plein d’argent. Ce n’est pas quelqu’un de recommandable.
– Ce ne sont pas tes affaires, rétorque ma mère. C’est à ton père et moi de décider qui ta sœur doit épouser. »
Cosimino se retire dans sa chambre en claquant la porte, elle ne lui avait jamais parlé sur ce ton. Mon père attrape les ciseaux et coupe le ruban de l’emballage bleu ciel. « Amalia, dit-il d’un ton tranquille, est-ce que tu aimes les fruits en massepain ? »
Ma mère lève les yeux au ciel, puis regarde le paquet encore fermé. « Qu’est-ce qu’on en a à fiche du massepain, Salvo ? Tu vis sur une autre planète.
– Il me semble me souvenir que tu n’aimes pas ça, non ? »
Elle s’assied en face de lui, tellement à bout que même sa colère est retombée. « Tu as raison, Salvo, je n’aime pas les fruits en massepain.
– Et notre fille Oliva, elle, n’aime pas la cassata. Je l’ai dit tout net au jeune homme de la pâtisserie. Tout le monde l’a entendu, dans la rue. »
Ma mère pose les coudes sur la table et cache son visage dans ses mains. Il se penche et, de son index, il écarte lentement un pan de papier pour révéler le contenu du paquet.
« Alors j’ai réfléchi et j’ai décidé de prendre des gâteaux aux amandes. Parce que toute la famille aime ça. »
Une larme tombe des paumes de ma mère. Elle n’a pas le temps de rouler sur sa joue, car mon père la fait disparaître d’un geste de son pouce, comme s’il caressait une de ses plantes. « Ne te désespère pas, Amalia. Tu vois bien, quand on garde la tête froide tout finit par s’arranger. »
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