Le choix
Chapitre 22
22
Ce matin, je vais seule à la messe parce que ma mère est allée livrer les draps brodés pour le mariage de Tindara, la nièce de Nellina, la bonne du curé. Tindara a un an de plus que moi et elle a trouvé un bon parti. Les règles de l’église, c’est : lève-toi quand le prêtre dit « levez-vous », assieds-toi quand il dit « asseyez-vous » et ne décolle pas l’hostie de ton palais avec ta langue après l’eucharistie.
J’entre dans l’église la tête couverte d’un voile blanc, je me signe et rejoins le banc où les autres sont assises. Tindara est parmi elles, avec ses chaussures neuves et ses cheveux rassemblés en chignon, à seize ans elle a déjà l’air d’une dame. Quand l’office s’achève, nous nous pressons autour d’elle et Crocifissa l’assaille de questions : « Alors, il est comment, ton mari ? Il ressemble à quel acteur ? »
Tindara croise les bras sur sa poitrine. « Je ne sais pas…
– Tu ne sais pas s’il est beau ou moche ? » insiste Crocifissa.
Tindara baisse la tête, honteuse, et met un peu de temps à répondre. « Je ne l’ai jamais vu. C’est ma tante qui s’est occupée de tout », finit-elle par avouer.
Nous voilà déroutées. Nous croyions que les mariages arrangés sans que les futurs époux se rencontrent étaient une pratique révolue. « Moi, je lui donne ma pureté et lui il me donnera une position sociale, se justifie-t-elle, répétant comme un perroquet les phrases que la bonne du curé lui a sans doute dites. C’est le fondement d’un mariage heureux. »
Nous restons muettes, seule Crocifissa a le courage de poser la question qui brûle la langue à toutes : « Tu ne sais même pas comment il est ?
– Bien sûr que si, qu’est-ce que tu imagines ? Il m’a envoyé son portrait en pied, répond Tindara, une pointe d’incertitude dans la voix. J’ai vérifié, il ne lui manque rien.
– Mais alors c’est un coup de foudre par correspondance ! plaisante Crocifissa.
– Est-ce qu’il est nanti, au moins ? s’informe Rosalina en frottant son pouce et son index comme si elle tenait un billet.
– Il est représentant de commerce, il a tout ce qu’il faut, se vante Tindara.
– Et si jamais, quand tu le rencontreras, tu n’éprouves pas d’émotion, pas de joie dans ton cœur ? interviens-je timidement. Dans une semaine, tu devras habiter dans la même maison que lui jour et nuit… »
Tindara se rembrunit et me regarde, les yeux plissés : « Elle est bien bonne, celle-là. Tout le monde n’est pas comme toi ! » Les autres filles se taisent. « Toi, tu t’es choisi ton fiancé dans la rue, tu le laisses venir te faire des sérénades devant chez toi, tu te laisses embrasser sur la place, devant tout le village, ton père a failli en mourir ! Mon futur mari a de l’honneur, lui, et pour éviter les commérages, il a préféré qu’on ne se rencontre pas, il veut que ma pureté resplendisse aux yeux de tout le monde.
– Je ne voulais pas dire que…
– Toi, par contre, les gens tu les fais parler, et pas qu’un peu. Tout le village connaît Pino Paternò. »
En entendant son nom, je sens de nouveau ses mains autour de ma taille, l’odeur de sa peau, et la honte me submerge.
Les autres filles forment un cercle, comme quand les hommes misent sur des coqs de combat : les bêtes au milieu de l’arène en train de se battre et eux qui les regardent, sauf que maintenant c’est Tindara et moi, deux poules de poulailler, qui sommes au milieu du parvis.
« Sa sœur est une dévergondée, et elle aussi », murmure Tindara entre ses dents avant de pivoter sur ses talons, suivie de Rosalina et Crocifissa. Je me retrouve seule sur le parvis comme un bouton décousu, et je pars vers chez moi en courant à coupe-souffle même si on me l’a interdit, mes pieds bougent tout seuls et dans ma tête je me répète : Rosa, rosa, rosam… C’est le seul stratagème que j’aie trouvé pour me protéger des langues-coupantes : courir vite et réciter les déclinaisons latines.
Quand j’arrive, je passe la tête dans la chambre : mon père n’est plus là, son lit est vide, parfaitement fait et bordé. « P’pa. » Je l’appelle d’abord doucement, puis de plus en plus fort. Je fais le tour de la maison, je reviens dans sa chambre, je m’assieds sur le matelas, mes poings plantés dans mes cuisses. Je voudrais m’élancer au-dehors pour partir à sa recherche, mais je me sens soudain épuisée, comme si l’absence de volonté de mon père m’avait contaminée. Je m’étends, laisse aller ma tête sur l’oreiller, où la sienne a reposé pendant des mois, et je respire son odeur. Puis, au prix d’un gros effort, je me relève et sors dans la cour. Au pied de l’olivier, un paysan est penché sur ses plantes, son chapeau enfoncé sur la tête, il a tiré de l’eau du puits pour arroser les jeunes pousses. Je cours vers lui et me jette à son cou, je m’agrippe à lui comme une jeune olive à sa branche.
« J’ai vu par la fenêtre une plante qui avait besoin d’un tuteur, m’explique-t-il avec naturel. Alors je me suis levé. »
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