Le choix

Viola Ardone · Chapitre 54 sur 81

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Le choix

Chapitre 54

54

 

Quand Cosimino rentre à la maison, il est tard et nous avons déjà dîné. Il a l’air hagard et deux ombres noires soulignent ses yeux. Depuis que nous sommes allés chez les carabiniers, il n’est pas revenu pendant cinq jours, même pas pour dormir. En le voyant arriver, ma mère porte la main à sa poitrine et se précipite vers les fourneaux. Elle ne dit rien, elle veut juste qu’il s’asseye à table et mange la nourriture qu’elle a préparée et qu’elle continuera de lui préparer jusqu’à ce qu’une autre femme, son épouse, le fasse à sa place.

« Je n’ai pas faim, m’man », coupe-t-il court, et il disparaît dans sa chambre. Le manque d’appétit de Cosimino, ses traits tirés, ses nuits passées Dieu sait où : tout cela aussi, c’est à cause de moi. Je me tourne dans mon lit sans réussir à m’endormir. « Tu me racontes une histoire ? demandait mon frère quand on était petitous.

– Quelle histoire ? Il faut que tu dormes, il est tard, lui répondais-je pour me faire désirer.

– L’histoire de Giufà, insistait-il.

– Je ne m’en souviens pas, mentais-je.

– Giufà et les tripes à la tombola !

– Celle-là je te l’ai racontée hier soir.

– Giufà et la casserole volée, alors.

– Je te l’ai racontée avant-hier. »

Il se taisait. Quand je voyais qu’il était sur le point de renoncer, je me lançais dans le récit : « Ce matin à l’école, j’ai lu une histoire dans le livre de ma maîtresse, Rosaria », et je continuais jusqu’à ce que sa respiration se fasse profonde.

J’entends des pas dans le couloir. « Tu dors ? demande mon frère, de l’autre côté de la porte.

– Non, entre. » Je mets ma robe de chambre sur mes épaules.

Cosimino ne s’est pas changé. Couche-toi là, à côté de moi, voudrais-je lui dire, je vais te raconter la belle histoire de Giufà et les brigands. Mais je ne dis rien et il reste debout sur le seuil. « J’étais chez Saro, ces jours-ci, déclare-t-il. Nardina te passe le bonjour. Elle demande si tu vas lui rendre visite.

– Tu lui passeras le bonjour de ma part quand tu la reverras », je réponds.

Combien d’années se sont écoulées depuis l’époque où il avait peur du noir et qu’il me demandait de lui raconter une histoire pour s’endormir ? « Nardina dit que tu fais bien. » Les mots sortent de sa bouche comme l’huile du pressoir : goutte à goutte. Chaque syllabe semble lui coûter autant d’efforts que d’écraser les fruits. « Elle dit que tu ne dois pas te soucier de ce que racontent les gens, que tu dois suivre ton chemin. Que tu n’es pas coupable, que cette histoire t’a seulement causé de la souffrance. »

Sa petite moustache, son costume couleur crème, ses cheveux pommadés : il fait tout pour prouver qu’il est un homme, mais sa difficulté à prononcer ces mots fait de lui un petit garçon à mes yeux. Il n’est pas facile d’être une femme, mais d’être un homme non plus. « D’accord, Cosimino, j’ai compris. Bonne nuit. »

Il reste là, peut-être qu’il a encore peur de s’endormir, comme quand il avait neuf ans. « Saro aussi dit que tu fais bien si tu n’épouses pas cet homme. »

C’est l’avis de Saro et de Nardina, mais toi qu’est-ce que tu penses ? voudrais-je lui demander. Cependant je ne le fais pas, peut-être parce que je ne veux pas entendre son point de vue et que, maintenant, je me moque véritablement de ce que pensent les autres. « Saro dit aussi que le mariage, ça ne s’obtient pas par la force. » Il avance d’un pas, comme s’il voulait venir s’asseoir sur le bord de mon lit, mais il s’arrête, recule. « Et aussi que les femmes sont des nuages, qu’il faut regarder la forme qu’elles prennent et ne pas essayer de les faire entrer dans un moule. »

Je repense aux marfeuilles à cornes et esquisse un sourire. « Qu’est-ce que tu lui as répondu ?

– Moi ? » Deux taches rouges se forment sur ses joues. « Je lui ai demandé si… s’il épouserait une fille comme ça… » Il baisse les yeux. « … une fille qui a reçu cette offense », se corrige-t-il.

Une fille, c’est comme une carafe, disait toujours notre mère.

Il finit par lever les yeux pour me regarder. « Et tu sais ce qu’il m’a répondu ? »

Je secoue la tête.

« “Je me jetterais à ses pieds sans hésiter”, il m’a répondu. »

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