Le choix
Chapitre 60
60
La veille de Noël, aux premières lueurs du jour, Nellina se présente de nouveau chez nous. « Je suis désolé, aujourd’hui nous ne recevons pas, l’informe mon père par la porte entrebâillée.
– Pourquoi donc ? demande-t-elle, contrariée.
– Parce que notre chat n’est pas rentré et cela nous a rendus tristes. »
Elle reste quelques secondes silencieuse. « Vous n’avez jamais eu de chat, rétorque-t-elle, surprise.
– C’est peut-être pour ça qu’il n’est pas rentré, répond-il.
– Salvo, ce petit jeu t’amuse peut-être, mais je suis venue parce que j’ai quelque chose d’important à vous dire.
– À cette heure ? s’étonne mon père sans la laisser entrer.
– C’est pour Oliva.
– Elle va bien, merci. Salue don Ignazio de ma part. »
Ma mère intervient et fait asseoir Nellina dans la cuisine.
« On m’a demandé de vous signaler que si vous abandonnez les poursuites, se lance cette dernière, la famille de… sa famille fera un cadeau à Oliva. Un gros cadeau. » Cosimino et moi écoutons la conversation depuis la pièce d’à côté.
« Ils veulent t’acheter, commente mon frère en lissant sa moustache. Comme si on pouvait arranger certaines choses en mettant la main à la poche. L’honneur d’une fille n’a pas de prix, ni l’argent ni la loi ne peuvent le racheter. Le tribunal, le juge : c’est du cinéma. Si ça n’avait tenu qu’à moi, on aurait réglé ça autrement que par un procès… »
Je mets mon index devant ma bouche pour le faire taire. Pendant un moment, les voix se mêlent, puis j’entends distinctement mon père : « Nellina, peut-être que tu t’es perdue sur la route du marché aux bestiaux. Il n’y a rien à acheter dans cette maison. »
Nellina continue d’un ton vexé : « Vous dites cela parce que c’est encore frais. Mais pensez à demain, à après-demain, aux années à venir. Cet argent, Oliva sera bien contente de l’avoir, et vous aussi. Vous ne croulez pas sous les ressources, que je sache. »
Une chaise racle le sol, ma mère s’est levée. « Nous ne voulons même pas écouter cette proposition, Nellina, Dieu nous en garde. Tu es pardonnée de nous l’avoir rapportée parce que tu n’as pas connu la joie d’avoir un enfant. Oliva étudie pour devenir institutrice, dit-elle d’une voix forte pour s’assurer que je l’entende. Elle ne veut pas recevoir l’aumône, ajoute-t-elle en calabrais. Allez, bonne journée à toi ! »
Cosimino et moi échangeons un regard stupéfait. Jamais nous n’avions entendu notre mère dire un seul mot de travers à Nellina ou à quiconque dans le village. Une vie entière passée à dire oui monsieur oui madame par réflexe pour avoir la vie tranquille et ne pas se mettre les gens à dos. Et voilà qu’elle aussi a appris à dire non.
La bonne du curé la prévient qu’il vaut mieux parvenir à des accords par les bonnes manières que par les mauvaises, parce que ces gens-là ne plaisantent pas, et bien des fois il faut savoir renoncer à son orgueil, qui est un des sept péchés capitaux. Quand elle finit par s’en aller, ma mère et moi nous attelons à la préparation du réveillon, sans dire un mot sur cette visite. Nous répétons avec calme les gestes de toujours : pétrir le pain, verser l’huile, hacher l’ail, peler les tomates, allumer le fourneau, laver les casseroles, faire reluire les couverts. Nous nous affairons jusqu’au soir sans qu’elle me donne la moindre consigne. Lorsque je me trompe, elle ne fait pas de réflexion, elle me laisse faire à ma manière, comme si elle avait renoncé à toutes ses règles. De temps en temps, elle lève les yeux de ses préparatifs et me sourit, un peu timide.
Alors que nous sommes sur le point de nous attabler, on frappe de nouveau à la porte. Je repense aux propos de Nellina sur les bonnes et les mauvaises manières, j’ai le sang inquiet. Les coups à la porte recommencent, plus forts, ma mère lorgne par le judas mais il fait trop sombre pour y voir quelque chose, mon père nous chuchote de rester silencieux pour faire comme s’il n’y avait personne. La troisième fois qu’on frappe, une voix dit : « Ouvrez, c’est moi. » Nous échangeons un regard, nous avons l’impression de rêver.
Fortunata apparaît sur le seuil, son châle et ses cheveux sont mouillés, elle claque des dents. Elle nous regarde sans rien dire, elle a des cernes plus noirs que la nuit et elle tremble, peut-être pas seulement de froid. Elle ressemble à un chien battu qui hésite à se fier aux mains tendues car il ignore si elles lui réservent des caresses ou des coups de bâton. Ma mère lui donne des vêtements secs et envoie Cosimino chercher une chaise. Nous attendons qu’elle mange et boive sans lui poser de questions, et c’est elle qui prend finalement la parole.
« J’ai passé quatre ans en enfer. Des humiliations, des coups, des insultes. Mon enfant, c’est à cause de lui que je l’ai perdu, il disait que ce n’était pas le sien, que je l’avais trompé, que j’étais une traînée parce que je m’étais fait engrosser par un autre pour l’épouser. J’avais voulu le mariage ? Il allait me faire voir ce que c’était, le mariage. Quatre ans enfermée chez moi, sans voir âme qui vive, sans échanger un mot avec les miens. Et moi je n’ai rien dit. C’était ma faute si je m’étais retrouvée dans cette situation. Je me disais : supporte, tiens bon, la femme forte est celle qui sait endurer. Silence, patience, douceur : un homme apprécie ces qualités. Quatre ans : lui qui faisait ce qui lui chantait dehors et moi en train de moisir entre quatre murs. Montre-toi supérieure, montre-toi docile, ne t’arrête pas à ça, je me répétais. Je me rappelle ce que tu disais toujours, papa : plie donc, roseau, l’inondation passera. C’est ce que j’ai fait, mais la dernière goutte a fait déborder le vase. »
Je n’avais plus entendu la voix de ma sœur depuis son mariage, ce jour où sa robe lui moulait les hanches et où les Musciacco faisaient des sourires crispés. Pendant tout ce temps, elle était là, elle endurait cette souffrance derrière ces murs, comme si c’était normal que le mariage soit une réclusion.
« Ce soir, il s’est présenté à la maison avec ce vaurien, et tout d’un coup c’en a été fini de ma patience. “Nous avons un invité, femme : mets une autre assiette. Ton beau-frère s’est disputé avec son père et il nous fait l’honneur de réveillonner avec nous.” Quand je l’ai vu, mon sang n’a fait qu’un tour. “Mon beau-frère ? Ma sœur va le traîner devant le juge, pas devant le curé”, je lui ai dit. Musciacco m’a giflée et il a dit : “Dans ta famille, les femmes sont toutes les mêmes : prêtes à faire n’importe quoi pour trois sous.” J’ai vu rouge, j’ai fait le tour de la table, j’ai empilé les assiettes du beau service de sa grand-mère, je les ai jetées par terre et j’ai craché dessus. Il ne s’y attendait pas, il ne s’attendait plus à aucune réaction de ma part. J’ai couru dans la chambre, j’ai rassemblé quelques affaires, je me suis précipitée dehors et j’ai dégringolé l’escalier. »
Nous l’écoutons en silence. Savions-nous ces choses ou non ? Et sinon, pouvions-nous les imaginer ? Quoi qu’il en soit, nous n’avions rien fait, nous nous étions rendus complices des non-dits.
« Excuse-moi, papa, je suis désolée, dit Fortunata. Mais si je ne peux pas rester ici, j’irai au couvent plutôt que de retourner dans cet endroit. »
Mon père reste tout silence, puis il s’approche d’elle et dépose un baiser sur son front. Quand il se penche au-dessus d’elle, leurs cheveux se confondent, de la même couleur. « Bon, je crois que nous avons assez fêté le réveillon, soupire ma mère. Allons nous coucher, il est tard. » Elle sourit avec une douceur nouvelle. « Je vais préparer ton lit. » Elle s’engage dans le couloir en secouant la tête, suivie par Fortunata et moi.
Les hommes restent discuter dans la cuisine, par moments leurs voix nous parviennent. « Tu dois la ramener là-bas, dit Cosimino. Sinon c’est nous qui avons tort. La femme doit rester avec son mari, sous le même toit, il vaut mieux qu’elle y retourne sur ses jambes plutôt que Musciacco vienne la récupérer ici par la force. Sans quoi, ça va se régler avec des coups de couteau. On a déjà assez de malheurs comme ça. »
Nous n’entendons plus rien pendant quelque temps, et ma mère continue de faire le lit. Puis Fortunata met un index devant sa bouche et arrête son geste. C’est de nouveau la voix de Cosimino, mais nous n’arrivons pas à discerner ses mots.
« Je ne préfère pas, finit par répondre mon père d’une voix anxieuse qui ne lui est pas coutumière. J’irai lui parler demain, tu verras que tout s’arrangera. Va dormir, je monte la garde. »
S’ensuivent des bruits de chaises et de tabourets, puis le silence, et nous allons nous coucher. Le lendemain matin, nous les trouvons tous les deux endormis dans la cuisine, habillés, prêts à défendre la maison et les femmes.
À pas de loup, ma mère va entrouvrir les volets, puis elle fait la moue. Elle devait marier deux filles et elle se retrouve avec deux filles à la maison. Il aurait mieux valu que nous naissions garçons comme Cosimino, mais nous sommes nées filles et pour nous la vie est devenue un sac de nœuds.
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