Le choix

Viola Ardone · Chapitre 66 sur 81

Pages du PDF

Le choix

Chapitre 66

66

 

Je dois acheter des fleurs.

Je dois acheter du pain, aérer l’appartement, mettre la rallonge à la table, demander à mademoiselle Panebianco de me prêter des chaises. Et puis je dois aller à la pâtisserie.

Pendant des années, je n’ai plus voulu de fleurs chez moi : c’étaient toujours tes mains qui avaient cultivé les plantes, p’pa, avec tes ongles en deuil, tes doigts couverts de coupures plus ou moins superficielles, un vrai manuel qui disait comment extraire la vie de la terre. Planter une graine et attendre qu’elle germe, c’est ce que j’ai fait moi aussi : je me suis inhumée sans savoir si le temps du bourgeonnement reviendrait. J’étais une motte de terre aride et stérile, à l’image de ton champ détruit par l’eau salée, mon corps déraciné ne produirait plus de fleurs. Le jour où j’ai obtenu mon diplôme, je suis rentrée à la maison et je vous ai trouvés tout endimanchés. J’ai éprouvé de la peine pour nous tous. Vous étiez heureux, moi triste, parce que ce jour-là devait être le plus beau de ma vie. Je n’en aurais pas d’autre. Il n’y avait pas eu de justice pour moi, il n’y aurait pas de voile blanc en dentelle pour me chatouiller le cou, ni d’alliance à glisser sur mon doigt, ni de caresses d’un homme amoureux, ni la plénitude paisible d’un ventre rond, ni une main minuscule dans la mienne.

Partir de Martorana a été comme essayer de me débarrasser de mon ombre, mais le sentiment d’injustice et de honte ne disparaît pas quand on marche dans d’autres rues. Il faut du temps, il faut d’autres voix qui s’ajoutent à la sienne, il faut partir mais aussi revenir. Parce que ni les temps heureux ni les temps difficiles ne durent éternellement, c’est ce que tu me disais toujours.

C’est pourquoi ce matin je me suis réveillée tôt. Je mettrai mon nouveau rouge à lèvres, une robe en coton blanc, mes sandales turquoise, je dresserai la table avec soin, je préparerai des pâtes aux sardines et nous fêterons, presque vingt ans après, mon diplôme obtenu haut la main. Nous fêterons aussi ma prise de poste, nos silences, nos coups de téléphone trop courts, les anniversaires de chacun, tous les Noëls et toutes les Pâques, les événements familiaux, un divorce et quelques mariages, et, enfin, mon entêtement à vouloir rester ici, dans mon village, contre vents et marées.

Il me reste beaucoup à faire. Je descends l’escalier et reste un instant sur le seuil : l’air chaud et salé assèche ma gorge.

OceanofPDF.com