Le choix
Chapitre 31
31
« Ils t’ont fiancée à un aveugle ? » dit Liliana, aussi incrédule que moi devant Tindara quelque temps auparavant. Sur le bureau dans sa chambre, la pile de livres a grandi, alors que les miens sont restés au même nombre, rangés sur les étagères. Le cagibi pour la photographie, lui, n’a pas changé. À l’aide d’une pince métallique, Liliana plonge les feuilles blanches dans une bassine. « Tu veux bien être mon témoin ? je lui demande, tandis que nous attendons dans la pénombre que l’image se révèle.
– Qu’en dit ta mère ?
– Elle le souhaite elle aussi. »
Sur le papier satiné commence à apparaître une femme vêtue de noir aux yeux enfoncés et à la bouche charnue, elle se tient derrière des volets mi-clos qui semblent vouloir l’avaler. « Fortunata ! je m’écrie. Quand est-ce que tu l’as prise ?
– Pourquoi tu ne lui demandes pas à elle, d’être ton témoin ?
– Elle ne sort pas.
– Tu ne t’es jamais demandé pourquoi ?
– Musciacco est jaloux, je réponds. Franco est différent, j’ajoute, avant tout parce que j’ai besoin de m’en convaincre moi-même.
– Tu ne l’as vu qu’une fois. » Elle prend la feuille avec sa pince et la laisse flotter dans le réactif.
« Ce n’est pas vrai : il est revenu. On est sortis pour se montrer au village. Depuis qu’ils m’ont fiancée, ma mère me laisse plus de liberté. Aujourd’hui, elle m’a autorisée à te rendre visite.
– Ta liberté va vite finir, tu vas passer d’une prison à une autre.
– Franco a été gentil, s’il n’était pas là… »
Liliana sort la feuille du bac et la suspend avec une pince à linge, comme un vêtement.
« Tu en parles comme s’il te rendait un service.
– Il me tire d’une situation compliquée. »
Liliana continue de trafiquer avec son matériel.
« Tu te souviens de notre maîtresse Rosaria ? me demande-t-elle au bout d’un moment.
– Notre maîtresse Rosaria était… » Je m’interromps. Non, elle n’était pas dévergondée. « Elle n’a pas eu de chance », je conclus. Puis je me dis que ma sœur aussi a été malchanceuse, ainsi que Nardina, la mère de Saro, et aussi les sœurs Scibetta, et Miluzza, qui restera vieille fille, et Agatina, celle des cinq coups de couteau, et Tindara, que ses parents ont obligée à tomber amoureuse par correspondance. Naître fille est une malchance.
« Notre maîtresse Rosaria nous a appris à réfléchir avec notre tête.
– Je suis attachée à Franco, j’affirme. Il n’est pas comme les autres garçons : il est délicat. »
Nous regardons toutes deux la photo de Fortunata. Elle est blonde, moi brune, elle a de grands yeux verts, moi deux olives noires, elle est grande et tout en courbes, moi petite et tout en angles. Je compare nos traits et m’arrête sur notre dissemblance, comme si elle pouvait nous assurer des destins différents.
« Viens ce soir à la réunion, m’enjoint Liliana de but en blanc.
– Je ne peux pas, j’ai quelque chose de prévu, je réponds aussitôt en pensant à ma mère.
– Alors ce n’est pas vrai que tu es plus libre depuis que tu es fiancée.
– C’est que je ne veux pas revoir ce type », je réponds, et j’ai l’impression de sentir l’odeur du jasmin.
« Paternò ? Il est parti, dit Liliana.
– Où ? » Mon cœur cogne contre mon estomac.
« Chez son oncle, en ville. »
Je me laisse tomber sur une chaise. D’ici peu, je serai mariée et je ne le reverrai plus jamais. Je me sens soulagée, mais je ressens aussi un vide soudain, dû à la disparition de ce qui n’appartenait qu’à moi. Liliana me tend la photo de Fortunata. Je ne la prends pas, je veux me souvenir d’elle telle qu’elle était quand elle avait encore un visage, avant qu’elle se transforme en fantôme. Je sors de sa chambre et croise Antonino dans le séjour, il est assis dans un fauteuil et lit un journal qui s’appelle L’Unità. Il lève les yeux vers moi.
« Tu es la fille de Salvo Denaro. »
Je hoche la tête. « Tu es déjà venue à nos réunions du jeudi, si l’âge ne joue pas des tours à ma mémoire.
– Rien qu’une fois, je murmure.
– Si tu as l’amabilité de nous rendre de nouveau visite, nous en serons honorés. » Il me sourit gentiment et se replonge dans les pages de son journal, noires de caractères. Liliana arrive de sa chambre avec une pile de revues et un collier en corail. « C’est pour toi, dit-elle.
– Le collier aussi ?
– Pour ton mariage. Le corail porte chance, et puis j’ai aussi des boucles d’oreilles en corail. La mariée et son témoin doivent être assorties. »
Je prends le bijou en me demandant s’il plaira à Franco avant de réaliser qu’il ne le verra pas : ni mon collier, ni ma robe, ni mes chaussures, ni les fleurs, ni moi.
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