Le choix
Chapitre 42
42
Quand il entre, il me trouve pelotonnée dans un coin, les mains blessées d’avoir trop tapé sur la porte, les ongles cassés. Il ne me regarde pas, ne me parle pas, ne me sourit pas, il me soulève et, de la sorte, nous parcourons la courte distance jusqu’au lit, comme des jeunes mariés. J’ai les paupières lourdes, je sens un épuisement qui, parti de mon estomac, envahit tous mes membres. Mes jambes, bras, pieds, mains et tête, tout mon corps s’enfonce dans le matelas. J’attends, immobile, comme quand ma mère et Fortunata m’ont accompagnée me faire percer les oreilles, la veille de ma première communion. Je ne veux pas, avais-je dit. Elles m’y avaient conduite de force.
Son corps pousse contre le mien, il le fouille comme s’il voulait s’y creuser un terrier. Je ferme les yeux, retiens mon souffle et me répète les mots de ma mère pendant qu’elle maintenait mon front en attendant que l’aiguille vienne me percer : tu ne sentiras rien. Ce n’était pas vrai, et ça ne l’est pas plus aujourd’hui. La douleur d’autrefois se confond avec la douleur présente : la chaleur de ses membres qui pèsent sur les miens et le froid anesthésiant de la glace sur mon oreille, l’odeur âcre de l’alcool et celle de sa transpiration, le bouchon en liège calé derrière mon lobe et l’oreiller qu’il enfile sous mes reins pour m’obliger à me cambrer, ses mains qui me contraignent, comme celles de ma mère, l’aiguille de Nellina qui perce ma chair. Cette fois, cependant, je ne peux pas crier, tourner la tête de l’autre côté et m’enfuir, je ne suis pas maîtresse de moi-même, peut-être que je ne l’ai jamais été. Les règles du corps, c’est : ne gesticule pas, ne ris pas la bouche ouverte, ne te mets pas à la fenêtre. Je les ai apprises toute petite et je les ai toujours appliquées. Je ne connais pas mon corps, il m’est étranger. L’homme, lui, sait quoi en faire et le passe au crible pour en tirer son plaisir, moi je le perds à jamais. Silence et tiens-toi sage, me dis-je, silence et tiens-toi sage. Au début ça pique puis après ça passe. Mais non, l’aiguille force et s’ouvre un chemin en meurtrissant et en lacérant. Une douleur profonde, aiguë, me brise, je ne sais pas à quoi m’accrocher pour ne pas voler en éclats, alors je me cramponne à lui de toutes mes forces, parce qu’il est vivant et que moi je meurs, je sens mon sang ruisseler, couler sur ma peau avant d’aller imprégner le tissu blanc. Puis tous mes sens s’éteignent et je ne ressens plus rien.
C’est bien, disait Fortunata devant la maison de Nellina, aujourd’hui tu vas devenir grande. Je ne voulais pas. Je suis devenue femme par la force.
Quand je rouvre les yeux, tout est fini. Paternò a le souffle lourd, le visage mouillé de sueur et les cheveux ébouriffés. Il se redresse sur les coudes sans me regarder, puis il se tourne sur le côté, son corps gît à côté du mien comme celui d’un mari comblé, il s’endort rapidement. Ce corps qui jusqu’à il y a quelques minutes était peur, poids, violence de muscles écrasant les miens, chair plantée dans ma chair, est maintenant silence et indifférence. Aucun changement n’a eu lieu en lui, aucune plaie ne s’est ouverte. Il se repose, paisible, il n’a pas peur de moi, il ne craint pas que je lui fasse du mal pendant son sommeil. Il a les jambes légèrement écartées, sa poitrine parsemée de quelques poils sombres se soulève et s’abaisse tranquillement, il a de petits pieds, presque féminins, et son deuxième orteil est plus long que son gros orteil, il a des bras musclés, des doigts trapus, des ongles rongés, un grain de beauté de la taille d’une lentille sur la clavicule gauche.
Il dort tranquillement à mon côté, il peut maintenant revendiquer des droits sur moi, je lui appartiens et lui aussi m’appartiendra pour toujours, que je le veuille ou non.
Il se réveille dans un sursaut, se lève sans m’adresser un regard, fait le tour de la chambre à la recherche de ses vêtements, les enfile avec des gestes hâtifs. « C’est comme ça que ça devait se passer », marmonne-t-il comme s’il s’adressait à lui-même, puis il sort, laissant la porte ouverte.
Je passe un moment à fixer le plafond, je me perds dans les arabesques de ses fissures, aussi immobile que si on m’avait arraché toute vie. J’effleure mon ventre du bout des doigts, mais mon corps ne m’appartient plus, ce sont encore les mains d’un autre qui me touchent. Je parcours chaque recoin de ma peau à la recherche de ce qui a changé pour réparer, comme après la blessure à l’oreille, mais il n’y a aucune différence entre l’avant et l’après, tout semble pareil, la fracture est interne. Je suis une carafe cassée.
Un spasme, d’abord presque imperceptible puis de plus en plus puissant, monte de mon estomac et se transforme en nausée. Je m’assieds et rends un jet de liquide chaud. Ainsi, je libère mon corps, mais sans réussir à me débarrasser du poids que je porte à l’intérieur.
Quand, petitoune, j’étais malade, ma mère venait et sa présence suffisait à me réconforter, quelle que soit la cause de mon mal. Aujourd’hui elle n’est pas là, et je ne peux pas me soigner seule. Dors, disait-elle, dors, répétait-elle, ça va passer. Mais le sommeil est le remède des innocents, et je n’arrive pas à le trouver. Alors je vais à la coiffeuse, verse de l’eau dans la cuvette, frotte ma peau au savon, une, deux, trois, dix fois, l’odeur de vomi disparaît, mais son odeur à lui ne part pas, elle est entrée dans ma peau.
Mes camarades disaient qu’ensuite la tache reste. Quelle tache ? demandais-je, et elles riaient, la main devant leur bouche. Je remonte le couvre-lit pour cacher les traces de mon corps trahi.
Je sors dans le couloir. Même si le ciel est gris, la lumière m’agresse. Un coup de tonnerre retentit et me fait sursauter. Alors je reviens dans la chambre, comme les poules de mon père la fois où elles avaient trouvé le poulailler ouvert, et j’attends que quelqu’un vienne. Je m’approche de la coiffeuse, je prends la rose, les derniers pétales se détachent de la corolle et tombent, gouttes rouges sur le sol.
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