Le choix

Viola Ardone · Chapitre 48 sur 81

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Le choix

Chapitre 48

48

 

 

Le jour n’est pas encore levé que mon père est déjà dans la cuisine, avec ses bottes en caoutchouc et un chapeau. « Où tu l’as trouvé ? je lui demande.

– Je m’en suis acheté un autre.

– C’est une autre fille que tu aurais dû t’acheter. »

Il s’assied sur le banc, retire son couvre-chef et l’examine sous toutes les coutures. « Le rendez-vous est fixé aujourd’hui. » Sa voix est atone, comme si cette information importait peu. « Ils veulent faire la paix. »

Angiolina avait raison : il m’a prise et maintenant il doit m’épouser. Sinon je finirai vieille fille ou fausse blonde, comme elle.

Je regarde mon père : il n’a pas l’air en colère.

« Quelle paix ? je demande en serrant ma robe de chambre autour de moi.

– C’est à toi de décider.

– Tu veux me donner à cet homme ? »

Ses mains frémissent et son chapeau lui échappe. Je le ramasse et le pose sur ses genoux. Mon père baisse la tête et se tasse, comme si une lourde charge l’accablait.

« Je ne sais pas me servir de la lupara, Oli’, ça salit les mains, et j’aime avoir les mains propres. Le sang appelle le sang et ça n’en finit jamais. »

Le peu de fois où il parle, mon père s’exprime par énigmes, il n’énonce jamais de règles, contrairement à ma mère.

« Tu sais qu’à seize ans je me suis retrouvé orphelin, non ? Un matin, ton grand-père est parti sur sa barque et il n’est pas rentré. Ta grand-mère nous a quittés moins d’un an après, elle avait le cœur fragile. Nous avons grandi seuls, mon petit frère et moi. Nitto s’est marié tout jeune avec la plus jolie fille du village, mais quelques mois après, on lui a raconté que sa femme était volage. Et, comme les gens n’arrêtaient pas d’enfoncer le clou, son sang a fini par bouillir. Ils se sont disputés et il l’a blessée au visage. Elle est retournée chez ses parents et le lendemain son frère est venu. Couteau pour couteau, Nitto est mort poignardé. Nous n’avions plus de père, alors c’était à moi que revenait de régler cette question d’honneur, et je suis parti à la recherche de l’homme qui avait tué mon frère. »

Pendant un moment, mon père redevient le dieu grec qui rentrait de ses terres sous le soleil éclatant, comme quand j’étais petitoune.

« Sur le chemin, Pippo Vitale, un ami d’enfance qui était devenu carabinier, m’a arrêté. Il m’a pris mon arme et m’a fait dormir deux jours en prison. Quand il m’a laissé sortir, il m’a tendu mon fusil en disant : “Il t’appartient. Tu veux le récupérer ? – Je ne préfère pas”, j’ai répondu. J’allais tuer le frère, puis le père serait venu me tuer, et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps. Je dois remercier Pippo Vitale, si aujourd’hui je peux mettre mon chapeau, parce que quand on est six pieds sous terre c’est plus compliqué », conclut-il, et il grimace un semblant de sourire.

Je regarde par la fenêtre. Nous allons faire la paix, j’épouserai cet homme, les gens me salueront dans la rue. Et après ? Continuerai-je de recopier les images des vedettes de cinéma ? Les nuages auront-ils encore la forme d’un marfeuille ? Aimerai-je encore détacher les pétales des marguerites ?

« Qu’est-ce que ton ami carabinier est devenu ?

– Il travaille toujours à la caserne. »

Il est obligé de t’épouser, disait Angiolina. Sinon il ira tout droit en prison.

« Allons chercher des escargots avant qu’il fasse jour, propose-t-il.

– Maman ne veut pas, je ne suis plus une petite fille.

– Pour moi tu l’es toujours. »

Je me prépare à la hâte, il remet son chapeau et nous sortons aux premières lueurs de l’aube.

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