Le choix

Viola Ardone · Chapitre 67 sur 81

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Le choix

Chapitre 67

67

 

On a beau baisser la vitre, tout ce qu’on y gagne c’est faire entrer plus de chaleur, mêlée à l’air salé de la mer, pas l’ombre d’un nuage qui pourrait nous apporter une goutte de pluie. Quand tu étais petitoune, tu attendais l’orage pour pouvoir aller chercher les limaçons, mais il mettait des jours à venir et tu étais déçue. Casserole regardée ne bout jamais, te rappelais-je. Je t’ai répété la même chose après le procès : tu n’en as pas tiré satisfaction, mais tu as planté des graines, et, sur une terre cultivée, quelque chose finit toujours par pousser.

Pendant qu’ils lisaient la sentence, lui, il riait, comme s’il regardait un spectacle des comiques Franco et Ciccio. La peine minimale : comment était-ce possible ? Une femme aux cheveux couleur d’étoupe, elle s’appelait Angiolina Verro, je n’oublierai jamais son nom, a témoigné : elle a dit qu’elle ne t’avait pas entendue gémir ou te débattre dans la chambre à côté. La peur et l’horreur se mesurent en cris et trépignations dans ce bas monde, tu ne le savais pas ? Le chef d’accusation de « conjonction violente » – ce sont les mots du juge – n’a pas été retenu contre lui en raison de l’absence de preuves. Quelles preuves aurait-il fallu ? Les mots d’une jeune fille honnête ne suffisaient-ils pas ? Le courage de raconter devant tout le monde des faits intimes ne suffisait-il pas ? Quelqu’un est venu dire au juge qu’il t’avait vue danser avec lui, que tu l’avais encouragé. On a raconté que tu voulais l’épouser, que c’était moi qui m’y étais opposé et t’avais promise à un autre. Que c’était pour cela qu’il t’avait fait enlever : ce brave jeune homme avait agi par amour, voilà tout, car, selon le juge, enlever une fille dans la rue, c’est un acte d’homme amoureux, pas de brigand. J’aurais voulu le voir si on avait fait le même honneur à sa fille. De faux témoins qui s’étaient fait graisser la patte – cet homme était loin d’être sur la paille – ont raconté que tu lui avais fait des promesses plus d’une fois et qu’il t’avait donné une orange que tu avais acceptée. Quand bien même cela aurait été vrai, est-ce qu’accepter un fruit signifie vouloir prendre l’arbre entier ?

« Salvo, quand est-ce qu’on arrive ? J’ai l’estomac retourné », se plaint Amalia. Elle a enlevé une de ses chaussures et se masse le pied. Dans une vingtaine de cigarettes et cent cinquante-six autres dépassements le poing sur le klaxon, si tout va bien, voudrais-je lui répondre, mais au lieu de cela je pose une main sur son cou, où je sais que toute la douleur se concentre chez elle. J’ai fait le même geste ce jour-là. L’avocat de la défense, maître Criscione, avait posé des questions scabreuses et avait demandé une expertise médicale au docteur Provenzano sur ton état physique intime, mais tu avais refusé. On aurait dit que c’était à toi que l’on faisait un procès. Je croyais rêver. Je n’oublierai jamais la réponse de maître Sabella au juge : « Je suis l’avocat de l’accusation, pas de la défense, a-t-il dit. Ma cliente n’est pas venue ici pour démontrer son innocence et son honneur, mais pour dénoncer la violence qui lui a été faite. »

Heureusement, don Santino, le père de Tindara, est venu témoigner, et c’est seulement grâce à son témoignage qu’en fin de compte il y a eu condamnation. Tout le village n’était pas ligué contre nous et une étoile brille même dans les nuits les plus noires. Quand le juge a eu fini de lire la sentence, on se serait cru au marché : certains applaudissaient, d’autres sifflaient, d’autres encore criaient. « La montagne a accouché d’une souris, a hurlé ce type tandis qu’on l’emmenait. Qu’est-ce que vous avez obtenu ? Beaucoup de bruit pour rien », a-t-il dit, l’air méprisant, en faisant monter et descendre sa main, doigts joints.

Les nerfs du cou de ta mère sont un enchevêtrement de racines qui se détendent peu à peu sous mes doigts. « Allez, encore un peu de patience », lui dis-je pour la rassurer même si le trajet est encore long et que, pour être sincère, je m’en réjouis. Quand on revient quelque part après une si longue absence, il faut renouer avec chaque pierre, chaque brin d’herbe, chaque croûte de terre desséchée par le vent aride. Ta mère sort son ouvrage de son sac, l’abandonne aussitôt, elle me regarde comme si elle voulait me dire quelque chose puis se ravise et se tourne vers la fenêtre. Cosimino tripote le bouton de la radio à la recherche du bulletin d’information, sa femme l’interrompt : « Arrête, j’aime cette chanson », dit-elle, puis elle se met à chanter. « Donatella est sortie et elle n’est plus à la maison, elle a explosé, elle a disparu, elle n’est plus à mes côtés… »

Elle chante un peu faux, mais il lui sourit et attend que le morceau s’achève avant de changer de station. Leur fille sort de son sac à dos un petit baladeur et y branche un casque. « Lia, tu as toujours cet engin sur les oreilles ! » lui reproche Mena. La petite ne lui répond pas, elle écoute déjà une autre musique.

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