Le choix

Viola Ardone · Chapitre 40 sur 81

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Le choix

Chapitre 40

40

 

 

Toute la nuit, j’ai tenu le sommeil éloigné, par crainte qu’en arrivant cet homme me trouve sans défense. Comme quand, petitoune, j’attendais les morts. « Silence et tiens-toi sage », disait ma mère, et j’écarquillais les yeux pour percer la pénombre.

À l’aube, j’entends un bruit de moteur, une portière qui claque, puis une voix : « La femme est comme la rose, elle appartient à celui qui la cueille. »

Il ouvre la porte et s’immobilise sur le seuil. Je me recroqueville au milieu du lit et, les genoux ramenés contre ma poitrine, je rentre dans ma coquille. Il va à la coiffeuse et s’empare de la fleur. « Tu es aussi belle qu’elle : rose fraîche et odorante, tu te souviens ? Non, tu es encore plus belle, parce que cette fleur fane en un jour alors que toi tu es toujours en bouton. La plus belle de tout le village », ajoute-t-il, et je repense aux derniers mots de ma mère avant que nous nous séparions.

Je ne sais pas si je suis belle, et c’est pour cela aussi que j’aurais préféré naître garçon comme Cosimino. Lui il n’a pas besoin qu’on lui dise comment il est, il le sait tout seul. Pour les femmes, le corps est un fardeau.

« J’ai fait faire ton lit avec les draps de ma mère », susurre-t-il en caressant le tissu. Il s’approche.

Je reste recroquevillée, la tête enfoncée dans les épaules. Sans bouger, sans parler, sans respirer. Je suis comme un limaçon.

« C’est pour toi, ouvre. » Il s’assied sur le lit et pose un paquet sur l’oreiller.

« Ouvre ! » répète-t-il, impatient. Je ne bouge pas, il soulève le couvercle de la boîte. Voilà donc les cadeaux des morts, me dis-je.

« Il est en pure soie, en ville c’est l’accessoire des dames à la mode, extrêmement raffiné. Tu le mettras après, quand on sortira, à la place de ce vieux châle usé. »

Après. Entre cette porte et moi, il y a un avant et un après. Une frontière que je ne veux pas franchir, parce que cette frontière c’est moi, elle est en moi.

Il tend un bras pour attraper mon pied. Il le caresse et ses doigts se glissent entre mes orteils, comme ceux de ma mère quand j’étais petitoune pour chasser les grains de sable. Je sens la chaleur de ses lèvres sur ma peau, aussi souples que de la mie de pain.

« Je te baise les pieds, tu es ma reine. Rose, rose fraîche… »

Sa bouche remonte lentement jusqu’à ma cheville. Il m’attire à lui et je me cramponne au bord du lit, mais je me sens faible, privée d’énergie.

« La plus belle de toutes ne pouvait pas se retrouver aux mains d’un homme qui ne peut même pas la voir. Quand j’ai appris qu’on t’avait fiancée à un aveugle, j’ai tout de suite envoyé quelqu’un pour te sauver. »

Ses mains atteignent ma jupe, elles effleurent mes genoux. « Une princesse dans une porcherie », dit-il, et il recommence à embrasser mes chevilles et mes mollets. Il m’attrape par la taille et m’attire à lui, je perds ma prise et glisse à côté de lui, limaçon sans coquille. Son visage s’approche du mien, je sens le parfum capiteux du jasmin.

« Si tu me laisses partir, je ne dirai rien à personne. Je rentrerai à la maison et ce sera motus et bouche cousue, je murmure.

– Quand tu sortiras d’ici, tu seras déjà ma femme. Tu as bien de la chance. Et moi aussi », dit-il en souriant.

Je reste sans bouger sur le lit, encore enroulée dans le châle de ma mère. Un rai de la lumière froide de l’aube pénètre par la lucarne. Il a le visage moite, sa chemise blanche est déboutonnée sur sa poitrine, ses boucles sont coiffées en arrière, ses yeux sont mi-clos. Il bloque mes mains sur le matelas. Assaillie par l’odeur de sa peau, je tourne la tête de l’autre côté.

Si tu es réveillée quand les morts arriveront, ils te tireront par les pieds, disait ma mère, mais moi je restais les yeux grands ouverts et les oreilles tendues pour capter le moindre bruit. Je n’ai pas peur des morts, disais-je. Je veux les voir en face. Ils ne me feront pas de mal.

Il lâche mes poignets, prend mon visage entre ses mains et le tourne vers lui. Je ferme les yeux et attends, inerte, comme s’il me tenait encore immobilisée. Il se penche au-dessus de moi et pose ses lèvres sur mon front, comme le faisait autrefois mon père pour me souhaiter bonne nuit, puis il les presse sur chacun de mes yeux, il frôle mon oreille et mes joues. Je sens cette tiédeur de mie de pain descendre sur le coin de ma bouche. Il pose son menton sur ma clavicule et ses cheveux chatouillent ma joue. Pendant un moment, nos souffles sont synchrones. Il murmure quelque chose à voix si basse que je n’arrive pas à entendre.

« Je veux rentrer à la maison », dis-je tout bas à son oreille.

Il sursaute comme si une guêpe l’avait piqué. Il se détache de moi et se lève, furieux. « Ça ne veut pas entrer dans ta caboche, hein ? » Il attrape ma tête à deux mains. Puis il suspend son geste et me parle à nouveau sur ce ton doux qu’il avait tout à l’heure, mais la colère fait trembler sa voix. « Tu es faite pour être avec moi, tu ne comprends pas ? Je le sais depuis que petite tu léchais la ricotta sucrée sur la pointe de mon couteau. Tu vois comment tu es ? Tu me provoques, tu m’as fait perdre la tête avec tes petits airs de madone sans le sou. » Il se lève et fait des allées et venues dans la chambre. « Tu es allée à cette réunion de communistes, tu t’es arrêtée pour me parler sur la place, tu as pris l’orange que je te donnais, tu as dansé avec moi à la fête du saint patron, tu te promenais seule le soir. Tu vois bien que tu as voulu que je te prenne ! »

Il attrape la rose sur la coiffeuse et la tourne entre ses doigts. « Je ne te ramènerai pas chez toi, tu peux oublier, mais c’est pour ton bien : qu’est-ce que tu deviendrais ? Tu finirais comme Angiolina, la vieille aux cheveux teints, qui a vu passer plus d’hommes que de jours du calendrier. Pour qui tu te prends ? Tu dois me remercier. » Il élève encore la voix. « Tu dois me remercier ! » Il me jette la rose à la figure.

Je ferme les yeux et ses pas s’éloignent. « Je serai patient, ajoute-t-il avant de sortir. C’est toi qui finiras par me réclamer. Dans quelques jours, tu m’imploreras. La pomme tombe quand elle est mûre. »

La porte claque, j’entends le déclic du verrou, puis le silence revient.

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