Le choix
Chapitre 45
45
Ma mère va et vient, les yeux cerclés de noir, chaque fois elle ouvre la bouche mais aucun son n’en sort, comme si elle portait un masque pour ne pas être contaminée. Regarde-moi, maman, voudrais-je lui dire, je suis toujours la même carafe : mêmes mains, mêmes hanches, mêmes lèvres, je n’ai rien fait pour être brisée. J’ai appliqué toutes les règles : je n’ai pas regardé l’homme, je n’ai pas retenu mon souffle pour marcher en bombant la poitrine, je n’ai pas mis de rouge à lèvres, je n’ai pas ralenti le pas en sortant de l’église pour qu’on puisse me suivre, je ne suis pas allée en cachette au cinématographe. J’aurais épousé l’homme que tu avais choisi pour moi. Je n’ai jamais désobéi, j’ai toujours dit oui. Je suis ta fille : une inconnue qui te ressemble et, peut-être, te déplaît.
Chaque fois qu’elle entend les feuilles bruisser, elle se précipite à la fenêtre pour voir si quelqu’un arrive, elle compte les jours et attend, mais le premier jour personne ne vient, pas plus que le deuxième, le troisième, le quatrième. La femme blonde appelée Angiolina a dit que ça se terminerait par un mariage, alors moi aussi je me suis mise à attendre les pas de mon bourreau qui doit venir me libérer. Je ne sais pas s’il vaut mieux avoir quelque chose ou ne rien avoir du tout.
Je passe mes journées à vider ma chambre de tout ce qu’elle contient, je frotte le sol, les meubles, les poignées de la porte et des fenêtres avec un chiffon imbibé de vinaigre. Quand tout est propre, je regarde les livres empilés par terre : « Je t’avais dit de les donner ! Ils ramassent la saleté et la poussière ! » je crie à ma mère à travers la porte fermée, mais il est tard, ma famille dort, je suis la seule que le sommeil refuse de visiter. Je me couche et feuillette les premières pages d’Anne et la maison aux pignons verts : « On ne sait pas encore ce qui va se passer durant la journée, et on peut imaginer tant de choses. » Je n’ai plus de place pour l’imagination, je referme le roman, le glisse sous mon oreiller et, enfin, une fatigue irrésistible s’empare de tous mes membres et assoupit mes pensées.
Angiolina entre dans la chambre où elle me tient prisonnière, elle ouvre les volets et la clarté de la lune inonde le sol. Elle écrase sa cigarette, arrange le châle de ma mère sur mes épaules et pousse un rire rauque, semblable au sien. « Qu’est-ce que tu fais là ? me demande-t-elle. Rentre chez toi !
– Je ne peux pas, je réponds en indiquant la porte.
– Mais elle est ouverte ! Elle l’a toujours été. C’est toi qui as voulu rester là, personne ne t’y a obligée. Il suffisait de tourner la poignée. » Je saute sur mes pieds, je la pousse, Angiolina tombe par terre mais son rire déplaisant continue de résonner, je me précipite dans la rue. Je cours pieds nus, les cheveux en bataille, la sueur coule le long de mes tempes jusqu’à mon cou, ma jupe se soulève sur mes jambes, mes bras moulinent au niveau de mes hanches. Je cours à coupe-souffle, je retrouve le chemin du village, je ne m’arrête qu’une fois arrivée sur la place, devant la pâtisserie. Je regarde mon reflet dans la vitrine : une fillette dépeignée, anguleuse, aux yeux aussi noirs que des olives qui fixe avidement la crème des gâteaux.
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