Le choix
Chapitre 39
39
Une radio est allumée dans la pièce d’à côté : la blonde est donc de retour. Au bout d’un moment, j’entends le bruit du verrou, la porte s’ouvre et elle apparaît, dans la même tenue que lorsqu’ils m’ont enlevée. « Ne rougis pas quand je te regarde, dit la chanson, mais arrête ton cœur, qui tremble pour moi. » Elle soupire et balaie la pièce d’un regard irrité. « Vous autres les jeunes, vous mettez le bazar et puis ce sont les autres qui doivent s’en occuper », marmonne-t-elle en indiquant le lit défait et la chambre sens dessus dessous. Elle se penche au-dessus de moi et m’attrape par les épaules, ses mains sont aussi fortes que celles d’un homme. Je me recroqueville pour résister à son geste. « Lève-toi, ma jolie, dit-elle, se radoucissant. Tu ne veux quand même pas qu’il te trouve comme ça ? »
Je croise les bras sur mon visage. « Qui ? Je ne vous connais pas. Qu’est-ce que vous me voulez ? »
Elle se redresse et s’assied au bord du lit. « N’aie pas peur de me donner un baiser », poursuit la chanson. La femme ferme un instant les yeux et dodeline de la tête en suivant le rythme de la musique. « Tu n’es pas la première que j’aide à se marier, dit-elle en souriant. Deux jeunes gens s’aiment, la famille s’oppose à leur mariage ou bien elle n’a pas l’argent pour l’organiser. Alors ils viennent ici et… après, c’est fait. Je ne fais pas ça seulement pour de l’argent, mais pour le bien. Parce qu’au fond je suis restée une jeune fille romantique. » Elle se met à chanter d’une petite voix fausse en même temps que la radio : « Non, n’aie pas peur, n’attends pas… » Elle regarde autour d’elle comme si les murs pouvaient parler. « Avant, c’était une maison de rendez-vous, explique-t-elle en montrant le portrait de la femme nue. Maintenant c’est une maison de mariage. J’ai toujours travaillé pour l’amour ! » conclut-elle en riant.
Elle se laisse glisser par terre pour s’asseoir à côté de moi. Je remonte le châle sur mon visage, elle l’écarte d’un geste impérieux. « Tu ne comprends pas, ma jolie ? S’il en est arrivé là, c’est qu’il est amoureux. Il m’a ordonné de te traiter comme une reine, non, attends, comme une rose. C’est ce qu’il a dit. La Fortune est avec toi. »
La fortune. Cela me fait penser à Fortunata, ma sœur.
« Quand on est vraiment amoureux, on ne maltraite pas, on ne fait pas peur, on ne force pas l’autre », je réponds, avant d’éclater en sanglots comme une petitoune qui, au réveil, ne trouve même pas un fruit confit en cadeau à son chevet.
Elle s’approche un peu plus, son haleine sent le tabac, ses iris sont d’un bleu très foncé. Elle était peut-être belle, autrefois. « Ne rougis pas quand je te regarde », répète la radio. « Crois-moi : si tu pleures, tu ne fais que t’abîmer les yeux. » Elle me tend un mouchoir. « Tu devras lui dire, continue-t-elle, menaçante. Tu devras lui dire que je t’ai bien traitée, hein. »
Je sors la tête du châle et me mets à taper des poings sur le sol. « Je veux rentrer chez moi ! je crie, la voix brisée par les larmes. Ma mère et mon père m’attendent, je me marie la semaine prochaine, quelqu’un va venir me chercher. » La robe blanche confectionnée par ma mère, le collier de corail donné par Liliana, les fleurs d’oranger et les marguerites du fleuriste défilent dans ma tête.
« De quel mariage tu parles ? De quel fiancé ? murmure-t-elle en s’agenouillant pour récupérer les draps et le dessus-de-lit. Quand tu sortiras d’ici, tu ne pourras appartenir qu’à un homme. Qui voudra d’une fille déjà abîmée ? »
Une fille, c’est comme une carafe, disait toujours ma mère.
« Tu as eu de la chance. » Elle déploie le drap au-dessus du matelas et se penche pour le border. « C’est un beau jeune homme, il a une bonne position, il aurait pu avoir n’importe qui. » Elle lisse le tissu puis fait le tour du lit pour répéter le même geste. « Va te faire belle, ma jolie, dit-elle sans me regarder, comme si elle s’adressait à elle-même. Qui est ton père ? Qu’est-ce qu’il possède ?
– Mon père n’a plus rien, je sanglote. Il lui a tout pris.
– C’est la force de l’amour. Il te veut pour lui. Il y a des filles qui feraient n’importe quoi pour être à ta place. »
Je m’élance vers la porte, je m’agrippe à la poignée et pousse violemment. « Laissez-moi partir, je vous en prie ! » Je reviens m’agenouiller à ses pieds. « Vous êtes une femme, vous pouvez me comprendre ! »
Elle ramasse les oreillers et les pose sur le lit avec ces gestes que j’ai vu ma mère faire toute ma vie durant. « Moi ? Moi je comprends très bien, c’est toi qui ne veux pas comprendre. » Elle ramasse la chemise de nuit et l’étend sur le dessus-de-lit. « J’étais comme toi. » Elle en caresse le tissu avant de la plier. « Qu’est-ce que tu crois ? Que je suis née blonde ? » Elle se passe une main dans les cheveux. « J’avais un fiancé. Il m’aimait et je l’aimais. » Avec un rire amer, elle se saisit des serviettes et les plie en quatre. « Mais il ne me croyait pas, il voulait la preuve de mon amour. J’étais naïve, j’ai pensé que si je ne la lui donnais pas, il me quitterait pour une autre fille plus passionnée. » « On ne fait pas de mal quand l’amour est pur », chante la radio. J’ai beau m’y efforcer, je n’arrive pas à l’imaginer jeune, avec les cheveux d’une autre couleur, trop de temps a dû passer depuis. « Alors j’ai cédé. Une seule fois. Le lendemain, il m’a quittée. C’était une ruse pour me mettre à l’épreuve : il a dit que j’étais une fille facile, que je n’étais pas capable de résister aux flatteries. Moi je n’avais fait ça que pour lui faire plaisir, ça ne m’avait même pas plu, et même ça m’avait fait mal. Je me suis retrouvée seule et déshonorée, et je n’avais ni père ni argent. La femme possède un seul bien précieux, quand elle ne l’a plus, elle ne vaut plus rien. »
Elle sort un paquet de cigarettes de la poche de sa jupe et en allume une. « Plus tard, j’ai découvert qu’ils voulaient tous de moi, mais juste pour une nuit. » Elle aspire une bouffée et rit, mélancolique. Son regard se fait si profond que ses yeux semblent noirs.
« Mais ton cas est différent, dit-elle d’une voix plus suave. Sois tranquille, ma jolie. »
Je vais m’adosser à la porte, comme si en poussant je pouvais la traverser.
« Une fois qu’il t’aura prise de force, il devra réparer avec un mariage. Sinon il ira en prison.
– Mais moi je ne veux pas de lui, je crie en tambourinant la porte de mes poings.
– Comment ça ? Une femme sans mari est comme une moitié de ciseaux : elle ne sert à rien. » J’ai l’impression d’entendre ma mère. Elle me prend par la main et me conduit devant la coiffeuse. Je la suis sans opposer de résistance, comme une fillette docile. Sur la table, il y a le reste de la rose que je serrais dans mon poing. Dans le reflet, je vois les larmes couler sur mon visage anguleux et sombre, aux pommettes saillantes, et tomber sur ma grande bouche. « Ne pleure pas, ma fille, dit-elle. Ça n’y changera rien. » Son visage apparaît derrière le mien, et je parviens un instant à imaginer son aspect d’autrefois. « Ça n’y changera rien », répète-t-elle, et elle écrase sa cigarette dans le cendrier. « Mais arrête ton cœur qui tremble d’amour » : la chanson s’achève et le silence revient.
« Que ce soit cet homme ou un autre, c’est pareil. Au début ça fait mal, puis on ne sent plus rien. »
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