Le choix
Chapitre 35
35
L’eau martèle les vitres et le tonnerre retentit au loin, mais il fait chaud et je suffoque dans mon lit. Avant, tout le monde me voulait, maintenant plus personne. Et si personne ne m’aime, je ne pourrai pas m’aimer toute seule. Je m’assieds dans mon lit, le visage entre les mains. Si j’étais née garçon, comme Cosimino, j’aurais pu rester avec moi-même, sans devoir appartenir à un homme. Mais je suis née fille, et le féminin singulier n’existe pas, même si notre institutrice Rosaria n’était pas d’accord.
À l’aube, j’entends les pas de mon père approcher de ma chambre. « Qu’est-ce qu’il se passe ? » je lui demande. Il fait encore nuit et lui, il est déjà coiffé et rasé. Mes yeux lourds de sommeil me piquent. « Tu vas chercher les escargots avec ton habit du dimanche ?
– Prépare-toi, vite, parce que ce matin, les limaçons on va les déloger de chez eux », dit-il, et il repart dans la cuisine.
Quand nous sortons, ma mère et Cosimino dorment encore, la terre est humide et mes chaussures s’enfoncent dans la boue. Alors que nous marchons vers l’arrêt d’autobus, le soleil apparaît entre les nuages. Nous traversons la place vide, le rideau du café est encore tiré. Quelques vieilles femmes entendent le bruit de nos pas dans le silence et se mettent à la fenêtre pour épier, cachées derrière leurs volets tirés. Je serre la main de mon père deux fois, tout doucement, nous montons à bord et nous asseyons au fond : moi près de la vitre, lui côté couloir, nous sommes les seuls passagers. Lorsque le chauffeur démarre, mes jambes se font cotonneuses, je n’avais encore jamais pris l’autocar de ma vie. Au début, il roule lentement, et j’observe la vie qui se réveille : les femmes sortent, la tête couverte d’un voile noir, pour se rendre à la première messe, les hommes se dirigent vers les champs ou vers la mer selon leur travail, on installe les étals du marché. La pâtisserie est fermée. Puis l’autocar prend de la vitesse, il arrive au bout de la grand-rue et s’engage sur la nationale qui conduit à la ville. Après les dernières maisons, un panneau indique le nom de mon village barré d’une croix, comme s’il était mort. C’est la première fois que je sors de Martorana, et j’ai l’impression de mourir un peu moi aussi.
« Dans une petite heure on sera arrivés », dit mon père comme si nous faisions notre excursion du lundi de Pâques.
Après la pluie de la nuit, le paysage brille sous le soleil matinal. Mon père regarde par la vitre, plissant les yeux devant l’éclat de la mer. Il ne l’aime pas, il préfère la terre. En mer, personne n’est maître de rien, lui arrive-t-il parfois de dire d’une voix chagrine.
Au bout d’un moment, l’autocar ralentit et s’arrête.
« On est déjà arrivés ? » je demande, le cœur battant à tout rompre.
Mais le chauffeur crie le nom d’une autre bourgade.
« Il y a encore de la route », dit mon père.
L’autocar repart, suivant la ligne tortueuse de la côte, et j’ai l’estomac chaviré.
« Ce matin, je voulais aller chercher des escargots, me raconte mon père, parce qu’après toute cette sécheresse, ils ont dû sortir par centaines. J’ai enfilé mon pantalon de travail, mes bottes en caoutchouc, ma veste pour les travaux des champs, mais je n’arrivais pas à mettre la main sur mon chapeau. »
Il s’interrompt, comme si l’histoire finissait là, et je n’en comprends pas le sens. À la fin des fables avec des animaux parlants, il y avait toujours une morale. De fait, il poursuit son récit.
« Je le cherche, impossible de le trouver. Et je n’aime pas sortir sans chapeau. »
Je le regarde : il est tête nue, et je remarque la présence nouvelle de quelques cheveux blancs dans sa tignasse blonde.
« Tu sais pourquoi je ne l’ai pas trouvé ? »
Je secoue la tête.
« Parce qu’il a pourri dans l’eau. » Il fait une nouvelle pause. « Avec les tomates, les plantes et tous les fruits de mon jardin. »
Son visage reste aussi neutre que s’il racontait ce qu’il a mangé au petit déjeuner. « Je suis sorti sans chapeau, et c’était désagréable. Puis, à mesure que j’avançais dans le champ, ma sensation de gêne a augmenté, empirée par d’autres raisons : une ampoule que j’ai au pied gauche, une chaise de la cuisine qui est bancale, une planche de ma charrette qui s’est dévissée, ton mariage qui a été repoussé. Alors j’ai décidé d’arranger tout ça. J’ai soigné mon pied, j’ai mis une cale à la chaise, j’ai revissé la planche et je suis allé me préparer. »
L’autocar s’arrête, le chauffeur annonce le nom d’un autre village.
« Quand quelque chose ne fonctionne pas, poursuit mon père, il faut essayer de le réparer. »
Je ne l’avais jamais entendu parler aussi longtemps. Peut-être qu’il commençait à être gêné de toujours rester silencieux. Est-ce que le mouvement libérerait ses mots et le rendrait plus loquace en voyage ? « Je dois dire merci à la personne qui a fichu mes plantes en l’air, parce que c’est grâce à cette sensation déplaisante que je me suis dit : Salvo, ce mariage doit se faire maintenant, sinon il ne se fera jamais et ta fille va se retrouver dans une situation inconfortable. »
Il détourne les yeux du paysage qui défile derrière la vitre pour me regarder. « Veux-tu épouser Franco ? » Je baisse la tête et scrute mes mains, à la recherche de la réponse.
Puis l’autocar s’arrête et le chauffeur annonce le nom de la ville.
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