Le choix

Viola Ardone · Chapitre 2 sur 81

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Le choix

Chapitre 2

2

 

Après ce jour-là, je n’ai plus jamais peint avec mon père. Ma mère dit que si je n’ai pas encore mon cardinal c’est sa faute, parce qu’elle m’a élevée comme un garçon. Moi, le cardinal, je suis contre, la seule fois où j’en ai vu un il m’a fait peur. Un matin, après le petit déjeuner, j’ai trouvé dans la salle de bain des linges tachés de rouge qui flottaient dans l’eau couleur rouille d’une bassine. On aurait dit le corps d’un petit animal agonisant. Ma mère est entrée : « Qu’est-ce que tu regardes ? » Je me suis écartée sans répondre. « C’est le cardinal, m’a-t-elle expliqué. Un jour, ça t’arrivera aussi. » Elle a vidé l’eau sale et a frotté les linges avec un pain de savon jusqu’à ce qu’ils redeviennent blancs, et moi j’ai prié pour que ce jour n’arrive jamais.

Les règles du cardinal, c’est : marche en regardant tes pieds, file droit et reste à la maison. Tant que je ne l’ai pas, je peux travailler au potager, aller au marché vendre nos herbes, des grenouilles ou des escargots avec mon père, viser les garçons au lance-pierre quand ils se moquent de mon ami Saro qui est boiteux, courir dans la grand-rue avec Cosimino et rentrer toute moite, les genoux pleins de terre. Mes camarades, elles ont déjà leur cardinal. Depuis, leurs jupes se sont rallongées, des boutons sont apparus sur leur visage et leur poitrine s’est arrondie sous leurs chemisiers. Crocifissa, il lui a même poussé un peu de moustache et maintenant les garçons lui disent qu’elle ressemble à un brigand. Mais elle s’en moque, elle marche avec un air souffrant, les mains pressées contre son ventre comme si elle était enceinte, et elle répète la même phrase chaque fois qu’elle croise une de ses amies : « Ça y est, j’ai mes fleurs, et toi ? » C’est comme si elle avait remporté un prix.

Les garçons, ils n’ont pas leur cardinal. Ils sont différents : ils grandissent peu à peu, pas tout d’un coup.

Devant le lycée, il y a toujours quelqu’un de la famille de mes camarades qui les attend pour les raccompagner chez elles, alors qu’avant elles rentraient seules. Quand elles croisent des garçons dans la rue, elles regardent par terre, même si elles savent parfaitement qu’eux, ils les fixent juste à l’endroit où le tissu est tendu, c’est pour ça qu’elles baissent la tête mais se tiennent bien droites, si bien que les boutons de leur corsage risquent de sauter. On dirait les poules de mon père. Des poules qui bombent la poitrine.

Ma grande sœur a quatre ans de plus que moi, elle aussi bombait la poitrine avant de se marier. Elle a la peau et les cheveux clairs, comme mon père, et quand elle sortait dans la rue tous les garçons la regardaient : plus ils la regardaient plus elle bombait la poitrine, plus elle bombait la poitrine plus ils la regardaient. Je suis au courant parce que c’est moi qui devais la surveiller, vu que mon frère Cosimino allait toujours se balader où bon lui semblait. Elle s’appelle Fortunata, mais on ne peut pas dire que la Fortune soit avec elle. Un regard par-ci, un regard par-là, un regard de trop et elle s’est retrouvée avec un bébé dans le ventre. C’était Gerò Musciacco, le neveu du maire, qui le lui avait mis. Je l’ai su parce qu’après le souper ma mère, mon père et elle se réunissaient pour faire des messes basses. En réalité, ce n’était pas vraiment un secret, car tout Martorana était au courant.

Le père de Gerò Musciacco était opposé à ce mariage parce que nous sommes pauvres, ma sœur Fortunata pleurait, ma mère tapait du poing sur la table et lançait des malédictions en calabrais. « Tu vas me rester déshonorée, Dieu nous en garde ! » se plaignait-elle. Mon père restait tout silence. Le silence, je suis pour. « C’est avec une arme que tu dois aller parler à Musciacco, voilà ce que tu dois faire ! » a insisté ma mère. Il s’est servi un verre d’eau, il l’a bu lentement, il s’est essuyé la bouche avec sa serviette, s’est levé de table. Il a seulement dit : « Je ne préfère pas » et il est retourné travailler au potager. À compter de ce jour, personne n’a décroché un mot pendant plus d’un mois, à part mon frère, qui était jeunet et à qui ces histoires ne faisaient ni chaud ni froid.

Moi j’ai cru que c’était ma faute, parce qu’un jour, au lieu de surveiller Fortunata, j’étais allée chez Saro manger des pâtes aux anchois, un délice que sa mère Nardina cuisine exprès pour moi. Les délices, je suis pour. Gerò Musciacco en a sans doute profité pour mettre un bébé dans le ventre de ma sœur.

Un matin, ma mère est sortie de la maison avec sa robe du dimanche et elle n’est rentrée qu’à la tombée de la nuit. Le lendemain, Fortunata s’est levée tôt pour broder des escarpins blancs. Mon père la regardait travailler. « Tu es contente d’épouser ce monsieur ? » lui a-t-il demandé. Elle a baissé la tête et a tiré sur le fil. Deux mois après, nous avons célébré leur mariage et, à partir de là, j’ai eu notre chambre rien que pour moi.

Les règles du mariage, c’est : mets ta robe blanche, remonte la nef jusqu’au curé et dis oui. Pendant le banquet, la mère Scibetta, qui habite dans un beau palais où ma mère et moi allons carder les matelas une fois par an et faire quelques travaux de couture, racontait à la ronde que si le père de Gerò Musciacco avait finalement accepté, c’était parce qu’il y avait été contraint par sa cousine, la baronne Careri, qui avait été contactée par le curé, don Ignazio, qui avait lui-même reçu la demande de Nellina, sa bonne, qui était la marraine de Fortunata et avec qui ma mère s’était entretenue la fois où elle s’était absentée toute la journée.

Fortunata faisait semblant de ne pas entendre ces commérages, mais elle avait changé : bien qu’elle ait arrêté de bomber la poitrine, on aurait quand même dit que les coutures de sa robe de mariée allaient craquer, non pas à cause de sa poitrine mais à cause de la grosse pastèque bien mûre qui tendait le tissu blanc. Après les noces, elle est allée vivre chez Musciacco. On ne l’a pas vue pendant trois mois, puis un jour Nellina l’a trouvée dans la sacristie, sans gros ventre, l’air bouleversé. L’enfant était mort et elle avait des bleus sur les bras et sur le visage parce qu’elle était tombée dans l’escalier. La bonne du curé en a informé la baronne, qui s’est plainte auprès de son cousin, qui a recommandé à son fils de faire plus attention à sa femme. Fortunata est rentrée chez elle, elle a enfilé une robe noire et, depuis, elle ne l’a plus quittée. Elle ne reçoit pas de visites et elle ne sort plus, comme ça au moins elle ne risque pas de tomber de nouveau. Par contre, Gerò s’amuse du matin au soir, seul ou avec des amis, comme s’il était encore un jeune homme. Quand il passe dans la rue, il fixe toutes les filles comme s’il voulait leur mettre un bébé dans le ventre à elles aussi.

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