Le choix
Chapitre 4
4
Le nouveau maître était déjà vieux quand il est arrivé, il s’appelait monsieur Scialò et il venait tous les matins de la ville en autocar. Comme il allait bientôt prendre sa retraite, il était revenu ici, en Sicile, après avoir enseigné pendant longtemps sur le continent, à Rome. Il nous racontait qu’il avait déjeuné avec le ministre de l’Instruction publique, rien que ça, et comme il répétait cette histoire au moins une fois par jour, on l’a surnommé « monsieur ministre ».
Les cours de monsieur ministre ne ressemblaient pas à ceux de notre institutrice Rosaria. Le premier jour, il a sorti un petit livre aux pages grises de son sac en cuir tout élimé.
« Écrivez, mes petites », et il a commencé à dicter une poésie intitulée « L’adieu du petit tablier blanc ». C’est un ami à lui qui l’avait composée, et elle lui avait tellement plu qu’il avait décidé de nous la faire apprendre par cœur pour l’examen de fin d’année.
Qu’il est triste, ma tendre petite,
ce jour où tu me quittes !
Ne sens-tu pas la douleur
de mon pauvre cœur
qui se meurt ?
Penchées sur nos pupitres, nous avons transcrit ces vers dans nos cahiers. C’était le petit tablier blanc qui parlait : il était triste de quitter la fillette qui allait entrer au lycée et qui, à sa place, porterait un tablier noir. Avant leur séparation, il lui donnait des conseils :
Je tremble, ma petite,
car pour toi est arrivé
l’âge de tous les dangers !
Les conseils, je suis contre. Ils me rappellent les fables avec les animaux parlants. Le ministre s’éclaircissait la voix et continuait de dicter en nous dévisageant une à une, comme pour nous prévenir juste à temps du danger qui nous guettait toutes.
Conserve ta vertu ;
veille à ta réputation,
refuse avec obstination
les mauvaises fréquentations
et jette, jette donc
les méprisables revues :
à quoi bon te servirait la science
si tu perdais ton innocence ?
« Maître, “science” avec deux s ? » a demandé Rosalina depuis le dernier rang. Liliana et moi avons échangé un regard scandalisé d’un bout à l’autre de la classe. « Et “innocence” ? a relancé Rosalina après la première explication du maître.
– Ne t’inquiète pas, Rosalina, toi c’est sûr que ce n’est pas la science qui te fera perdre ton innocence », n’ai-je pu m’empêcher de dire. Toutes mes camarades ont éclaté de rire, le ministre a arrêté de dicter et s’est approché de mon pupitre. Avant qu’il ouvre la bouche, j’ai essayé de l’amadouer avec mon astuce. « Maître, veuillez pardonner ma facétie.
– Ce ne sont pas deux mots de plus qui font de quelqu’un une jeune fille comme il faut. Si je les apprends à mon perroquet, il sera capable de les répéter lui aussi. Voilà ce qui arrive quand on reçoit de mauvais enseignements », a conclu le maître en levant les yeux vers l’étagère vide, autrefois couverte par les livres de notre institutrice Rosaria, avant de reprendre sa dictée.
Reste concentrée,
et laisse de côté
les romans policiers,
les bals et les bandes dessinées…
Après le primaire, mon petit tablier blanc est devenu un chiffon utilisé par ma mère pour faire reluire les quelques couverts en argent qu’elle avait apportés de Calabre. Quand je le voyais réapparaître pour le grand ménage hebdomadaire, j’avais l’impression d’entendre la voix de notre vieux maître : « Conserve ta vertu, veille à ta réputation, refuse avec obstination… »
Pendant l’été, ma mère a pris les mesures de mes épaules, de ma taille et de mes hanches, et elle a découpé un pan de tissu noir pour coudre mon nouveau tablier. Quand ce dernier a été prêt, elle me l’a fait enfiler, elle s’est agenouillée devant moi et m’a demandé de tourner sur moi-même pour vérifier que l’ourlet était bien droit, puis elle s’est relevée et a pris mon menton entre son pouce et son index. « Je te l’ai fait comme il faut. Veille à te tenir propre. »
J’ai gardé le même tablier pendant tout le lycée, parce que j’en ai pris soin, et aussi parce que ma mère l’avait cousu un peu ample.
Après le brevet, quand j’ai demandé à poursuivre mes études, elle a secoué la tête. « Pour quoi faire ? La savante ? » a-t-elle dit à mon père. Plutôt que de répondre, il est sorti travailler la terre. Une semaine après, il lui a montré un document avec sa signature en bas, en grandes lettres tordues : il m’avait inscrite à l’école normale.
« Si ta fille aînée n’est pas restée déshonorée, c’est à moi que tu dois dire merci, a crié ma mère.
– Dans quatre ans elle aura son diplôme, elle pourra être institutrice et indépendante, a répondu mon père.
– Indépendante de qui ? a rétorqué ma mère d’un ton sec.
– De la famille de son mari.
– Comment elle va trouver un mari, si elle passe son temps le nez dans ses livres ? »
Mon père est resté tout silence et il est sorti donner à manger aux poules. Elle l’a suivi en braillant en calabrais. « C’est quoi un homme qui sait pas veiller sur ses femmes ? Ah, sûr que tu aurais du mal à tirer avec ta lupara, vu que t’es un âne ! Un âne ! »
Puis nous avons appris que la mère Scibetta avait elle aussi inscrit sa fille la plus jeune, Mena, alors ma mère a décousu l’ourlet de mon tablier, déplié le tissu qu’elle avait enroulé dans la couture et l’a recousu. J’ai regardé le tissu noir sortir de cette poche secrète et j’ai imaginé qu’elle avait pensé me laisser poursuivre mes études dès le début. Ou bien, simplement, elle était très prévoyante.
OceanofPDF.com