Le choix
Chapitre 11
11
Je suis arrivée tout essoufflée au bout du chemin de terre. Les poules picoraient en liberté devant la porte, comme des écolières indolentes qui n’avaient pas envie de retourner en classe.
« Ouste, ouste, ai-je fait en tapant dans mes mains, mais elles se sont contentées de me regarder d’un air torve. Qui vous a laissées sortir ? Cosimino ! Les poules ont quitté le poulailler ! »
Mais Cosimino n’était pas là : il était toujours en vadrouille, et personne ne le lui reprochait. Maman non plus n’était pas là : elle était allée livrer un travail de couture à madame Jannuzzo, dont, l’année précédente, une fille de mon âge était morte d’une maladie aux poumons. « J’y vais seule, par respect pour madame Jannuzzo », disait ma mère quand elle devait se rendre chez elle. Comme si avoir une fille encore vivante était un manque de respect. Cependant, j’en étais contente, c’était l’occasion pour moi de rester seule. Sans cela, je n’aurais pas pu aller au cabanon des filets de pêche.
« Ouste, ouste », ai-je encore crié en les poussant vers le poulailler. Rosa, Verdina, Violetta, Noiraude… Je les ai comptées, elles étaient toutes là. « C’est bien, vous ne vous êtes pas enfuies ! »
Je les ai fait entrer et j’ai refermé le poulailler. Elles se sont remises à circuler, ravies, presque soulagées de l’échec de leur fugue. « C’est bien, ai-je répété. C’est bien, petites imbéciles, vous avez vraiment un cerveau de poules. Vous préférez votre cage à la liberté. »
Les poules me regardaient en faisant des mouvements saccadés de la tête : qu’est-ce qu’elles en savaient, de la liberté, elles qui n’avaient connu qu’une cage ? En fin de compte, elles me faisaient peine. Quelqu’un qui a seulement connu la prison ne peut pas regretter la liberté. « Pas vrai, Violetta ? Pas vrai, Noiraude ? »
Et puis quelle serait la vie d’une poule libre ? J’ai repensé à notre institutrice Rosaria. Où était-elle partie quand elle avait dû quitter l’école et le village ? Qu’avait-elle fait une fois que la porte grillagée s’était ouverte ?
« Une vie de dévergondée. » Cette phrase continuait de résonner dans ma tête. Ce n’était pas moi qui l’avais pensée, mais quelqu’un d’autre à ma place. Un des hommes dans le cabanon, qui riaient effrontément et l’avaient peut-être sifflée quand elle traversait la place, ou alors une langue-coupante, une de ces femmes qui passent leur temps à médire. Moi, je suis différente, me suis-je dit, mais je les porte toutes en moi. Moi je suis Oliva Denaro, mais je suis elles aussi : la vieille femme édentée assise à côté de moi dans le cabanon, les commères vêtues de noir rassemblées pour réciter le rosaire, mes camarades de classe aux jupes longues et aux yeux rivés par terre, Crocifissa qui se vante d’avoir son cardinal. Je suis aussi ma mère, et un jour je deviendrai comme elle sans même m’en apercevoir. Nous sommes des poules, des femmes de poulailler. Et le poulailler, je suis contre.
« Bande d’imbéciles ! Vous auriez dû vous enfuir ! » ai-je crié, et j’ai rouvert la porte. Les pauvres bêtes apeurées se sont mises à voleter dans la cour tandis que je les chassais.
« C’est des poules, pas des bagnardes ! » La voix dans mon dos m’a fait sursauter.
Je me suis retournée vivement, le cœur battant à tout rompre. Liliana est sortie de la pénombre et s’est avancée vers moi.
« Tu es venue prendre d’autres photos en cachette ? Je t’ai déjà dit que je n’aime pas ça, c’est mal.
– Je suis contente que tu sois venue à la réunion. »
Elle a souri et m’a regardée de la même manière que je regardais les bêtes quelques minutes auparavant. « Je t’ai apporté les revues, comme promis, et puis ça aussi. »
Au sommet de la pile de revues qu’elle me tendait, il y avait une enveloppe jaune. Je l’ai prise entre deux doigts, dans ma famille personne n’avait jamais reçu de lettre.
« Dedans, il y a la photo que tu as vue quand tu es venue chez moi, tu as dit qu’elle te plaisait.
– J’ai juste dit qu’elle était bien prise.
– On ne peut pas accepter le cadeau d’une amie ? C’est bien ou c’est mal ? »
Je n’ai pas eu le temps de répondre, la silhouette noire de ma mère se découpait au fond de l’allée. Elle marchait la tête baissée, comme si quelqu’un la tirait par le mors et qu’elle souffrait à chaque pas. Tout est souffrance pour elle : la lumière du matin qui passe entre les persiennes mi-closes, le corps de mon père qui ronfle à côté d’elle, ma maigreur informe, le travail aux champs, la sécheresse, l’enfant que ma sœur n’a pas eu, le chas de l’aiguille qui rapetisse au fur et à mesure qu’elle vieillit, la paresse de Cosimino, le silence, le désordre, sa pauvre mère qui lui avait bien dit de ne pas épouser ce jeune bon à rien de blondinet, les temps modernes, les temps anciens, la vie qui va, les racontars, le froid, la chaleur, les commères. Tous complices de son malheur.
« Oliva, Oli’ ! Qu’est-ce que tu fais dans la cour ? Avec qui tu parles ? Rentre à la maison, la nuit tombe, quelqu’un pourrait te voir là, Dieu nous en garde ! »
J’ai glissé l’enveloppe dans l’élastique de ma jupe et j’ai reculé de deux pas.
« Bonsoir, madame Denaro, a dit poliment Liliana.
– Bonne nuit », a répondu ma mère sans la regarder, avant de disparaître à l’intérieur. Liliana est restée sur le seuil, ses revues à la main. Je lui ai tourné le dos et je suis rentrée, comme une poule dans son poulailler.
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