Le choix
Chapitre 78
78
Qu’est-ce que tu disais, p’pa ? Plie donc, roseau, l’inondation passera. Et l’heure est venue.
« Bonjour », lui dis-je sans baisser les yeux.
Il semble troublé, il s’empare de la pince à gâteaux d’un geste hésitant. Il a vieilli, ses cheveux autrefois noirs sont veinés de gris sur les tempes et son crâne s’est un peu dégarni. Je prends la liberté de l’observer calmement : sa bouche au pli amer, sa peau légèrement gonflée sous les yeux, son front marqué par trois rides horizontales qui se sont creusées quand il m’a reconnue. Pas d’odeur de jasmin : il a perdu l’habitude d’en glisser un brin derrière son oreille, comme un arbre qui se serait desséché. Néanmoins, les branches ont résisté : des bras puissants pointent de ses manches retroussées, bien que son ventre proéminent tende sa blouse de travail. Quand il relève les yeux, je les reconnais, mais son regard s’est adouci. J’ausculte mon cœur, à peine une palpitation due à l’émotion. Je prends une de mes mains dans l’autre et la serre deux fois, pour me tenir compagnie.
Il est encore beau, Paternò, ce n’est plus la beauté de ses vingt ans, quand l’air se fendait et que toutes les têtes, même celles des saintes, se tournaient sur son passage, mais la beauté de quelqu’un qui a connu la tristesse d’avoir gagné sans mérite et de n’en avoir rien tiré.
« Je voudrais un gâteau pour une fête : qu’est-ce que tu me suggères ? »
Paternò pose la pince, soupire et passe une main dans ses cheveux. Puis il m’indique la vitrine avec les gâteaux, dans le coin gauche de la boutique. Je me dirige vers elle, mes sandales font un léger bruit sur le marbre. C’est en raison d’un talon cassé qu’aujourd’hui nous nous retrouvons de part et d’autre de ce comptoir. Je m’arrête devant les glaçages multicolores, et j’en ai l’eau à la bouche comme quand j’étais petitoune.
« Une cassata pour toute ma famille », dis-je en indiquant la plus grande.
Il s’approche sans commenter, je ne recule pas. Il regarde la vitrine, puis moi, il sort la cassata à deux mains. Soudain, je reconnais l’odeur de sa peau. Il se détourne et regagne son poste. La force qui me faisait tenir debout jusque-là s’évanouit, comme après une longue course. Mes genoux tremblent sous l’effort, je vois ses gestes comme au ralenti : il prend une boîte en carton, la met sur le comptoir, y dépose le gâteau, la referme méticuleusement, l’emballe dans le papier où son nom de famille est imprimé, déroule le ruban doré, le coupe, le noue et le fait friser avec la lame de ses ciseaux. Des gestes neutres, qui n’ont rien de scabreux, des mains dépourvues de cruauté, celles-là mêmes qui, le soir, bordent le lit de sa fille. Où sont passés la fureur, le mépris et l’arrogance ? Le mal qu’il m’a fait l’a donc traversé sans laisser de traces ? Tous les mots que j’aurais voulu dire meurent dans ma bouche, l’homme contre lequel je me suis battue pendant si longtemps n’a existé que dans mes cauchemars, et celui que j’ai en face de moi ne mérite même pas d’être mon adversaire.
Je le vois enfin tel qu’il est, assis sur le tabouret à côté de la caisse : il me paraît fatigué, il a l’air d’avoir mal vieilli et, comme tout le monde, d’être déçu par le passage du temps. Il a perdu lui aussi, lui aussi est une victime : de l’ignorance, d’une mentalité arriérée, d’une virilité à démontrer à tous et à tout prix, de lois dépassées par le temps et par l’histoire, et pourtant toujours en vigueur, du moins jusqu’à hier. Maddalena avait raison, p’pa, aucune femme n’est fragile : seules les personnes exposées à l’injustice le sont.
Je vérifie le prix sur l’étiquette dans la vitrine, dépose l’argent à côté de la caisse et prends le paquet. Je suis presque dehors quand j’entends sa voix.
« Tu n’as pas voulu de la cassata, ce jour-là. C’était un mensonge ? »
Ses mots se plantent dans ma peau comme des épines d’oursin, et l’ombre d’un instant l’autre Paternò refait surface, celui dont un seul regard suffisait à me remplir de honte. Pourtant je sais qu’il ne peut plus me faire de mal, car je ne suis plus sa victime. Le ton de sa voix est moqueur, comme autrefois, mais c’est une vraie question qu’il me pose : il veut savoir, il veut que je lui dise s’il est coupable ou non. La réponse du tribunal ne lui a pas suffi, il me demande de le juger, maintenant, vingt ans après, dans la pâtisserie que son père lui a laissée en héritage.
Je reviens vers le comptoir, il s’est levé et me fixe, c’est lui le plus faible à présent. « Je n’ai de comptes à rendre à personne sur ce que je veux », je réponds, bien droite face à lui. Les règles de l’émancipation sont les plus compliquées : on ne les découvre que quand elle est déjà acquise.
« Pourquoi tu es venue ici, alors ? insiste-t-il, et sa voix se fait plus forte, quoique veinée d’inquiétude, comme s’il craignait une punition. Pour me dire que tu as eu raison de refuser tout ce que je t’offrais ? Qu’est-ce que tu y as gagné ? »
Ses cris ne me font pas peur : ce n’est pas mon bourreau, ce n’est qu’un homme, un homme qui n’a même pas vraiment compris sa faute. J’articule ma réponse d’une voix calme, comme si j’étais devant le bureau de madame Terlizzi, parce que je connais mon texte par cœur.
« Je suis venue acheter avec l’argent de mon salaire ce qu’un jour, il y a bien longtemps, tu as voulu me donner de force. Ce que j’y ai gagné ? La liberté de choisir. »
Il hausse les sourcils, l’air sincèrement étonné, comme s’il se retrouvait confronté à un cas de figure qu’il n’avait jamais envisagé : devoir accepter un refus.
On entend de petits pieds trotter depuis la porte. « Bonjour, maîtresse », dit une jeune voix derrière moi. Nous sursautons tous les deux. « Bonjour, Marina, je réponds avec un sourire. Passe un bon dimanche. » Je me penche, lui caresse les cheveux et sors. Je traverse la place avec mon paquet à la main, d’autres élèves accompagnées par leur mère me saluent, quelques personnes âgées s’arrêtent pour me regarder, étonnées de me voir sortir de la pâtisserie Paternò. Un souffle de vent fait trembler l’air figé par la canicule. J’accélère le pas, je traverse rapidement la grand-rue puis emprunte la direction de la mer et me mets à courir, parcourant la descente à coupe-souffle. Les règles de la course, c’est toujours les mêmes, elles ne changent jamais, et je ne m’arrête pas, bras, jambes, cœur, je respire la bouche grande ouverte, les joues en feu, les cheveux ébouriffés, la nuque moite, jusqu’à apercevoir au loin les immeubles récents et la voiture de Cosimino garée près de chez moi. Donna Carmelina passe la tête à sa fenêtre : « Ils sont déjà en haut », m’informe-t-elle en souriant. Je me hâte vers la porte, mais elle me hèle encore : « Oli’, une seconde : tout à l’heure le facteur t’a apporté ça », et elle me tend une enveloppe. Je la glisse dans mon sac et me précipite vers l’escalier, je le monte quatre à quatre, j’appuie sur la sonnette, la porte s’ouvre et tu es là.
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