Le choix
Chapitre 56
56
Liliana ouvre la porte. « Entrez, elle est déjà là », dit-elle, toute contente, comme si elle nous invitait à une réception. Mon père enlève son chapeau et franchit le seuil. Je lui emboîte le pas. Calò est assis à la table de la salle à manger, à côté d’une femme aux cheveux châtain foncé coupés court. Dès que j’entre, elle se lève pour venir à ma rencontre. Elle porte un pantalon, comme les hommes.
« Te voilà enfin ! » dit-elle comme si nous nous retrouvions après une longue séparation et que je lui avais manqué. Elle me serre contre elle. Mon sang ralentit dans mes veines et je retiens mon souffle : depuis l’événement, je n’aime pas qu’on me touche. Elle sent mes muscles se contracter et relâche sa prise. Elle recule d’un pas pour me regarder et prend mon visage entre ses mains. « Antonino m’a tellement parlé de toi que j’ai l’impression de déjà te connaître, dit-elle, comme pour se justifier. Mais toi, par contre, peut-être que tu ne sais pas grand-chose de moi. » Son sourire révèle ses grandes dents blanches. « Je m’appelle Maddalena Criscuolo, je fais partie de l’Union des femmes italiennes. »
C’est bien ce que je disais à notre institutrice Rosaria : le féminin singulier n’existe pas. D’une manière ou d’une autre, les femmes doivent toujours être ensemble. « Vous êtes avocate ? je demande, intimidée.
– Non. » Elle sourit de nouveau et jette un regard à Calò. Elle s’attendait peut-être à ce que je sois plus vive. « Je suis militante.
– Qu’est-ce que ça veut dire ? Vous êtes dans l’armée ? je demande, gênée.
– Une militante, c’est une femme qui agit pour améliorer la vie de tout le monde, m’explique-t-elle comme si j’étais une petitoune. Nous menons beaucoup de combats, poursuit-elle à l’intention de mon père, qui suit de son index les veines du bois de la table. Notamment pour la loi sur le divorce, celles sur l’avortement, contre les violences faites aux femmes… »
En entendant les mots divorce et avortement, mon père fronce les sourcils et croise les bras.
« Je croyais qu’on devait parler à un avocat », je me justifie en le regardant. Il lève la tête et tapote la table.
« Maître Sabella va arriver, nous rassure Maddalena. Je voulais seulement avoir quelques minutes pour faire ta connaissance, Oliva, et parler de femme à femme. »
Que veut-elle savoir, qu’avons-nous à nous dire ? Une fatigue immense et inédite m’écrase. Elle envahit mes jambes, mon dos, mes épaules, mon cerveau, j’ai l’impression de me recroqueviller sur mon squelette, accablée par le poids de tous les mots qui pleuvent sur moi depuis l’événement. Tout le monde a l’air d’en savoir plus que moi, tout le monde a une réponse à dégainer et personne ne m’a demandé comment je me sens. Je m’appuie à la chaise de mon père, lequel a de nouveau les yeux rivés sur la table. « Allez dans ma chambre, nous propose Liliana. Vous serez plus tranquilles. »
Dans la chambre de mon amie, la pile de livres sur le bureau a encore grandi et les photographies se sont multipliées. Les clichés qu’elle a pris sont rangés dans un classeur ouvert sur une étagère. « Calò m’a dit que sa fille est une bonne photographe, déclare Maddalena en regardant autour d’elle. Et toi, qu’est-ce que tu fais ? Tu fais des études ? me demande-t-elle.
– Je suis allée jusqu’à la deuxième année de l’école normale, puis j’ai arrêté. »
Elle parcourt les photographies et je vois défiler tous les visages du village. « Ça ne te plaisait pas ? » dit-elle.
Nardina devant la mercerie de don Ciccio, la fille Scibetta grassouillette sortant de l’église, la tête couverte d’un voile couleur ivoire brodé par ma mère, Nellina devant la sacristie… Quel plaisir Liliana trouve à regarder ces grimaces imprimées sur du papier brillant, alors qu’elle peut les voir chaque fois qu’elle met un pied hors de chez elle ? Moi, je serais prête à payer pour ne plus les voir.
« Si, mais ma mère dit toujours que c’est mal pour une fille de savoir trop de choses. Et puis, après l’événement…
– Ça te plairait de les reprendre ?
– C’est trop tard, je murmure. Maintenant, c’est fait. » Je repense aux cours de latin avec madame Terlizzi, à l’époque où je croyais encore que rosa, rosa, rosam était la formule magique pour tenir le mal à distance.
« Tu pourrais passer les examens en candidate libre et devenir institutrice. Tu y as déjà pensé ?
– Mon père a fait un infarctus, notre lopin de terre a été détruit et nos quelques bêtes ont été tuées. Je gagne un peu d’argent en brodant, ma mère dit que je me débrouille bien. »
Maddalena continue de feuilleter l’album relié en carton rouge. Elle a l’air si absorbé que je me demande si elle m’a entendue. J’y jette un coup d’œil moi aussi : ce ne sont que des portraits de femmes.
« Oliva, si j’ai voulu te parler en tête à tête, finit-elle par dire, c’est parce que l’avocat va te demander des choses que tu n’auras peut-être pas envie de lui raconter, mais il faut que tu saches qu’il le fera seulement dans le but de t’aider au mieux. Plus tu lui en diras, mieux ce sera.
– Qu’est-ce qu’ils feront à cet homme ? je m’enquiers, sans quitter les photos des yeux.
– Il sera poursuivi pour enlèvement et violence sexuelle, répond-elle.
– Le maréchal a dit qu’on ne me croira pas et que le juge l’innocentera.
– Des fois, ça arrive. Sabella est doué, mais je ne peux te donner aucune garantie sur le résultat. Si tu veux le faire, fais-le pour toi-même, pour que la vérité soit dite. »
Je sens un élancement dans mon estomac : je ne sais pas si la vérité, je suis pour. La vérité c’est aussi que, souvent, mon cœur a battu plus fort quand je le voyais au fond de la rue qui attendait mon passage. La vérité c’est que j’étais déçue quand il n’y avait personne à cet endroit et qu’aucun regard ne me suivait jusqu’au croisement avec le chemin de terre qui va chez moi.
Maddalena continue de parcourir les photos. Le visage de ma mère apparaît soudain sur une page : elle porte le châle qu’elle m’a donné le jour de mon enlèvement.
« J’aimais aller à l’école parce que je connaissais toutes les réponses. Maintenant je ne sais plus rien. Les gens s’attendent à me voir devant l’autel et peut-être que ma mère en serait contente elle aussi, dis-je en indiquant la photo. Peut-être que mon frère voudrait que j’épouse Saro, un ami d’enfance, mais Saro ne me prendrait que par compassion, et je ne veux pas le rendre malheureux. Sans compter que je le mettrais en danger, et sa famille aussi, ils finiraient par payer pour un péché que j’ai commis. Et puis mon père : si je changeais d’avis maintenant, il serait déçu. Cette histoire lui a valu trop d’humiliations, trop d’animosité, et elle lui a même causé une maladie au cœur. »
Mes jambes tremblent et j’ai tellement honte que je n’arrive plus à la regarder en face.
« J’ai mis beaucoup de gens en difficulté à cause d’une erreur qui est autant la mienne que la sienne. La vérité, c’est que je n’ai aucun courage et que je ne suis un exemple pour personne. »
Maddalena prend ma main et la pose sur la photo de ma mère. « Le courage, c’est comme une plante, dit-elle. Il faut le cultiver, lui donner de la terre, de l’eau, l’exposer à la lumière du soleil. Deux personnes assistent à un crime, elles reconnaissent l’assassin : il vient d’une famille très puissante. Que font-elles ? Elles vont le dénoncer ou elles se taisent ? Si elles savent qu’elles seront victimes d’une vengeance, alors elles rentreront chez elles sans rien dire. Personne n’est un héros tout seul, c’est pour cela que maître Sabella et moi sommes venus ici : pas pour te pousser à faire une chose, mais pour t’assurer que, si tu le souhaites, tu peux la faire. »
Nous restons silencieuses un moment. La musique de la radio entre par la fenêtre ouverte : « Renato, Renato, Renato », chante Mina. Les chansons aussi sont trompeuses : elles sont pleines de jeunes femmes libres et anticonformistes qui reprochent aux garçons de ne pas les avoir encore embrassées, alors que dans la vraie vie le simple fait de respirer est un péché mortel. « Renato, Renato, Renato », le refrain revient, s’atténue, disparaît.
« Toi, comment tu te sens ? » me demande Maddalena de but en blanc. Enfin cette question que personne ne m’avait encore posée. Je fixe l’image de ma mère. « Je ne sais pas, dis-je, comme si je l’avouais à la photo. Et je ne me souviens même plus comment je me sentais avant. »
Maddalena m’écoute sans rien dire. Je caresse le visage de ma mère ride par ride, chagrin par chagrin. Liliana passe la tête par la porte : « Maître Sabella est arrivé. »
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